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Frank Derose venait d'apercevoir, rassuré, l'enseigne Lada en face de laquelle la personne à qui il souhaitait rendre visite habitait. Il savait maintenant qu'il ne lui restait plus que quelques pas à franchir avant d'effectuer sa visite. Quelques instants plus tard, il sonna et se présenta.
-Bonjour, mon nom est Frank Derose, vous êtes Vince Soley demanda-t-il.
-C'est lui-même, oui, mais... Frank Derose? Non, ce n'est pas possible... répondit Vince Soley.
-Si, si, c'est bien moi et je voudrais vous parler dit Frank Derose.
Sans dire un mot Vince Soley laissa entrer Frank Derose et l'invita d'un geste à s'asseoir dans son divan avant de lancer quelques mots.
-Ecoutez Monsieur, il n'est pas possible que vous soyez Frank Derose, vous ne ressemblez en rien à quiconque que je connais et de toutes façons, c'est impossible, tout bonnement impossible dit-il d'une voix forte en tenant ses mains bien fixés au dossier d'une chaise en bois de pin clair.
-Monsieur Soley, s'il vous plaît, puis-je vous demander d'arrêter de vous obstiner. En fait, je suis venu vous voir car votre dernière histoire me concernant me chiffonne quelque peu répliqua Derose.
-Pardon répondit Soley d'un air étonné.
-Oui, je veux dire, Frank Derose découvre de ses propres yeux qu'il a un fils et la première chose qui lui vient à l'esprit, c'est de lui parler politique, c'est idiot précisa Derose calmement.
-En fait, il ne fait qu'embrayer sur ce que lui a dit de la Semencière mais écoutez… dit Soley d'un ton hésitant avant de s'arrêter un instant et de demander à Derose s'il souhaitait quelque chose à boire.
-Je veux bien un verre de jus d'orange répondit le visiteur inattendu en observant la salle de séjour dans laquelle il venait d'entrer.
Pendant que Vince Soley se dirigea vers la cuisine, Frank Derose se leva et fit deux ou trois pas jusqu'à un coin de la salle de séjour.
-Merci pour ce jus d'orange dit Frank Derose en ne bougeant pas de l'endroit où il venait de s'installer. Revenons à cette histoire, votre histoire pour être précis, je vous l'ai dit, elle ne me convient pas ajouta-t-il d'un ton sec et ferme en déposant lentement son verre de jus d'orange sur la cheminée située devant lui.
-Ecoutez, c'est fini maintenant, cette histoire, c'est mon histoire, ce n'est pas la vôtre rétorqua Soley presque fâché.
-Ça, c'est vous qui le dites répondit le visiteur.
-Ecoutez, pour moi, vous n'êtes qu'un personnage, rien de plus, ce que vous dites, ce que vous faites, ce qui vous arrive, tout cela n'est que le résultat de ma propre volonté et de rien d'autre. Vous m'appartenez, vous entendez. Mais que faites-vous planté là dans un coin les mains derrière le dos demanda encore Soley visiblement fâché et excédé cette fois.
-Rien de spécial, pourquoi me demandez-vous cela Monsieur Soley demanda à son tour Derose.
-Parce que derrière vous il y a une porte qui donne sur un petit débarras dans lequel il y a quelques outils et que… dit encore Soley sans achever sa phrase.
-Vous craignez que j'y ai subtilisé une clef anglaise dans le but clair et précis que je me débarrasse de vous répondit Derose.
-Je ne crains rien du tout affirma Soley en s’asseyant à présent sur la chaise en pin sur laquelle il avait posé ses mains quelques minutes auparavant.
-N’essayez pas de cacher votre peur, ne mentez pas, je sais très bien que vous avez peur. Je sais très bien que je vous fais peur. Votre nez est déjà imposant mais à présent, comme celui de Pinocchio qui se met à mentir, il devient monumental, vous avez peur, on ne peut rater votre crainte comme on ne peut rater votre nez au milieu de votre figure dit Derose tout en maintenant ses mains derrière le dos.
-Comment osez-vous répliqua Soley en se levant, qui est la marionnette entre vous et moi, vous êtes ma marionnette, vous êtes mon pantin, vous êtes à moi. Il y a ici une et une seule personne qui tire les ficelles, c'est moi et personne d'autre, vous m'entendez. Vous n'êtes qu'un personnage fantoche derrière laquelle se cache ma volonté et ma volonté seule. Vous ne m'échapperez pas rétorqua Soley en tapant violemment du pied sur la chaise sur laquelle il venait d'être assis.
Les propos de Soley terminés, Frank Derose dévoila à présent la clef anglaise qu'il tenait dans ses mains et tout en continuant à la tenir fermement il l'observa attentivement avant de répondre.
-Pour quelqu'un qui tire les ficelles vous ne semblez pas vraiment maître de vous. Laissez votre chaise tranquille, vous allez finir par l’abîmer dit encore Frank Derose.
-Taisez-vous! Vous allez voir de quel bois est capable de se chauffer l'être humain que je suis, espèce de petit pantin en contre-plaqué et s'il vous plaît, déposez cette clef immédiatement ordonna Soley.
-Du calme, Soley, du calme. Revenons-en à cette histoire. Vous imagineriez Geppetto parler politique à Pinocchio alors que son pantin se transforme devant ses propres yeux en être de chaire et d'os. Ce serait absurde, non? Faites-moi un remake de cette histoire de fils ou je .. dit encore Derose en tapant légèrement le dessus de la clef anglaise dans la paume de sa main gauche.
-Ou quoi, que feriez-vous? Vous me tueriez demanda Soley.
-Non dit Derose sèchement.
-Vous m’agresseriez demanda encore l’homme de l’appartement.
-Non dit encore Derose toujours aussi sèchement.
-Vous me transformeriez en âne tandis que vous, vous vous transformeriez en un petit garçon bien sage continua à demander Soley.
-Non, ni l'un ni l'autre, je me contenterais de me métamorphoser en homme grand, fort et libre de ses actes répondit Derose en déposant la clef anglaise sur la cheminée à côté du verre de jus d'orange et en prenant la direction de la porte par laquelle il était entré. Puis, sa main posée sur la porte, il prononça encore quelques mots.
-Mais d'ailleurs, qu'est ce qui vous fait dire que je suis Frank Derose. Je pourrais être n'importe qui qui me ferait passer pour Frank Derose dit-il encore en ouvrant cette fois la porte de sortie de l'appartement et en retournant son regard vers Vince Soley. Je pourrais être votre voisin, rien de plus.
-Je le sais que vous êtes Frank Derose et permettez moi d'ajouter, je le sais mieux que vous dit Soley en fermant la porte derrière laquelle Derose venait de le quitter.
Quelques secondes plus tard, l’homme de l’appartement regarda par la fenêtre son visiteur s’éloigner de l'enseigne Lada en face de laquelle il habitait. Lorsqu'il ne vit plus qu'un petit point noir au bout de la rue, il s'approcha de son ordinateur, l'alluma et se mit à relire les dernières histoires qu’il avait écrites.