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C'était la fin d'une belle journée ensoleillée de la fin du mois de mai. Pourvu qu'il en soit de même pour le week-end se dit un jeune homme aux yeux bleus et doté d’une chevelure blonde abondante en sortant d’un quatre fois quatre noir avant de se diriger d’un pas alerte vers la porte d'une grande maison de maître du haut de la ville. Sans montrer le moindre signe d’hésitation, il pressa son doigt sur la première sonnette de la maison. Quelques secondes plus tard, un homme frisant la quarantaine et au crâne légèrement dégarni ouvrit la porte au jeune homme.
-Bonjour, vous êtes Frank Derose demanda le jeune homme d’un ton assuré.
-Heu, oui, oui, c’est lui-même… c’est bien moi répondit Derose presque hésitant.
-Enchanté, mon nom est Pierre-Henri de la Semencière. Heu… je voudrais vous parler, c’est très important, un peu personnel... Je ne sais pas si cela vous convient en ce moment. On peut se voir lorsque cela vous arrange si vous voulez. Je ne voudrais pas vous déranger mais s’il vous plaît, c’est que, c’est… c’est important oui, dit encore le jeune homme à la chevelure abondante.
-Bien écoutez, on peut faire quelques pas jusqu’au parc ici tout près si vous le souhaitez dit l’homme à la légère calvitie un peu étonnée de cette visite impromptue.
-Oh c’est bien gentil à vous Monsieur Derose car voyez-vous, c’est si important répondit le jeune homme en dirigeant ses pas vers le parc situé juste en face de la maison de Frank Derose.
Quelques minutes plus tard, Frank Derose et Pierre-Henri de la Semencielle s’assirent sur un banc devant quelques pigeons.
-Monsieur Derose, je sais, quelqu’un d’autre que moi aurait dû vous informer au préalable, mais je suis devenu trop impatient alors voilà… je suis venu vous dire, qu’en fait, vous êtes mon père.
-Pardon répondit Derose visiblement interloqué et un peu gêné par un pigeon qui venait de se poser sur le banc à quelques centimètres des deux hommes.
-Je suis venu vous dire que je suis votre fils dit de la Semencière sur un ton légèrement moins assuré cette fois-ci mais en faisant fuir le pigeon d’un revers ferme de la main.
-Mais ce n’est pas possible, non ce n’est pas possible répondit Derose. Vous me faites une petite blague d’étudiant, Monsieur de la Semencière. Dites-moi que c’est une blague.
-Mais pas du tout, pas du tout rétorqua le jeune homme d’un ton très sérieux alors que d’autres pigeons venaient de se poser tous près des pieds des deux hommes.
-Mais alors dit Derose avant de réfléchir, ce serait… ce serait…
-Oui, vous devez y être. Mes parents ne pouvaient avoir d’enfants. Mon père était stérile. Alors ils ont eu recours à l’insémination artificielle dit Paul-Henri de la Semencière.
-L’insémination artificielle mais … Je pensais à quelque chose d’autre ou à quelqu’un d’autre plutôt. Mais... Frank Derose ne dit rien pendant un petit moment avant de reprendre.
-Cela me revient maintenant. Je devais avoir votre âge, j'étais un étudiant fauché, j’avais tellement besoin d'argent que j'ai fait quelques dons de spermes. Cela m’était presque sorti de la tête. Et bien ça alors... Mais je pensais que tout cela était anonyme, que jamais les futurs enfants ne pouvaient savoir s'étonna Derose.
-C’était le cas mais la loi a changé lui répliqua de la Semencière.
-C’est vraiment incroyable dit Derose presque abasourdi. Je n’en reviens pas mais dites-moi, que faites-vous dans la vie.
-Je suis des études d’ingénieur commercial à Solvay. Vous connaissez Solvay demanda le jeune homme.
-Solvay, bien sûr, bien sûr, l'école commerciale de l'Université de Bruxelles fondée par le grand industriel il y a un peu plus de cent ans. Et quels sont vos projets pour après interrogea Derose en regardant moins l'homme à ses côtés que les pigeons autour de lui.
-Le management m’a toujours beaucoup intéressé. Il faut vraiment faire quelque chose pour qu’au vingt-et-unième siècle quelques grandes sociétés européennes survivent dans le monde de plus en plus concurrentiel qui nous attend. Il faudra travailler dur et se lever tôt si l’on veut que notre continent pèse encore dans les affaires du monde de demain affirma de la Semencière, sur un ton confiant, presque passionné.
-Et la politique cela vous intéresse demanda Derose d'une voix plus faible et plus monocorde que l'étudiant.
-Pas trop non. Je crois que c’est quelque chose d’un peu dépassé. Il est temps que les politiques fichent la paix aux gens. Ils ont toujours la mauvaise habitude de s’occuper de ce qu’ils ne les regardent pas. Nous sommes assez grands pour nous occuper de nous mêmes. Regardez, la quatre fois quatre de mon père, par exemple, enfin la quatre fois quatre de la personne qui m’a élevé je veux dire, si vous saviez le nombre de taxes qu’il doit payer pour cette voiture. Alors qu’il en besoin pour se déplacer dans Bruxelles tout simplement dit de la Sablonnière presque irrité. Je suis quand même content qu’il ait un modèle BMW maintenant que je préfère bien plus au modèle Rover qu’il avait auparavant ajouta-t-il encore.
-Oui, mais et l'injustice... demanda Derose.
-L'injustice? Quelle injustice répondit le jeune homme presque surpris par la question de Derose.
-Et bien l'injustice du monde, l'injustice du monde du travail, l'injustice du chômage, des sans-abri, des sans papier, de toutes ces injustices là je veux dire répondit Derose d'un ton légèrement plus affirmatif cette fois.
-L'injustice du monde, oui bien sûr le sud est encore plus pauvre que le nord mais il s'en sort de mieux en mieux. Regardez l'Inde et la Chine... Et puis, ce sur quoi il faut surtout travailler dans un premier temps, c'est favoriser les conditions de la création de la richesse, sans richesse pas de partage, sans partage pas de justice. La justice viendra donc tout simplement par la suite, tout naturellement. Cela ne sert à rien d'essayer de partager la misère comme certains le pensent répondit de la Semencière sur un ton de plus en plus affirmatif.
-Bien, bien, d'accord, dit d'une petite voix l'homme qui venait d'apprendre qu'il avait un fils. Et si votre père se déplace en 4/4, vous, vous vous déplacez comment demanda-t-il ensuite.
-Ce soir j’ai pu avoir sa 4/4. Normalement, si je réussis cette année et l’année prochaine, mes parents m’en offriront une. J’ai déjà réussi ma première année du premier coup et en première session, donc, je suis plutôt confiant dit encore l'étudiant.
-Bien, bien vous êtes un étudiant brillant dit Derose sur un ton flatteur mais sans qu’on puisse pour autant percevoir de la fierté. Mais dites-moi qu’est ce qui vous a poussé à venir me voir demanda-t-il encore.
-Depuis que j’ai 18 ans, j’en ai le droit même si je n’en ai à vrai dire, jamais ressenti le besoin mais ma copine s’est faite si insistante dernièrement. Je lui ai alors dit que j’allais lui raconter un peu à quoi ressemblait mon père biologique dit encore de la Sablonnière.
-Et bien si elle veut me voir vous savez où j’habite. Vous pouvez toujours revenir avec elle si vous le souhaitez dit encore Derose.
-Je n’y manquerai pas. Et vous Monsieur Derose, que faites-vous dans la vie?
-Je travaille dans une école de langue répondit encore l'homme de presque quarante ans de cette même voix monocorde qui l'avait accompagné durant presque toute la conversation.
-Bien, bien, allez, je vais vous laisser dit de la Semencière en se levant. Je vais rejoindre quelques copains. On se fait une virée entre potes près du Sablon ce soir, une dernière sortie avant les examens dit l'étudiant en ingénierie commerciale en shotant dans les pigeons qui s’étaient agglutinés de plus en plus autour de ses pieds .
-Bon amusement dit Frank Derose en guise d’au revoir.
-Merci. Heureux de vous avoir vu. Je vais en discuter un peu avec ma copine et peut-être on se reverra conclut de la Semencière avant de rejoindre son 4/4.
Quelques secondes plus tard, Pierre-Henri de la Semencière réembarqua le 4/4 BMW noir avec lequel il était arrivé tandis que Frank Derose, lui, enfourcha son vélo et prit la direction de son jardin potager muni de quelques graines. Une fois arrivé, il y planta ces dernières qu’il avait achetées pour quelques euros il y a quelques semaines et se dit qu'elles devaient impérativement mieux pousser que celles qu’ils avaient données à une blouse blanche pour quelques francs belges il y a une vingtaine d’années.
Réponse de F.D.