Dans une station du metro de Londres

 

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WOLVERHAMPTON

2012-2024 Dans le centre d’une petite ville anglaise

2011

Putney Bridge


 

Un matin, dans le cœur d’une petite ville du centre de l’Angleterre, un homme sortit de chez lui et se rendit sur son lieu de travail. Son vélo dans les mains, il tenait encore la porte par un de ses pieds que déjà, avant même qu’elle ne se referme entièrement derrière lui, il se trouva presque happé par une cohue de passagers attendant leur bus. Le soir venu, cependant, une opération plus délicate encore l’attendait lorsqu’il devra se faufiler encore à travers une foule compacte en train d’attendre son bus, elle aussi et parmi laquelle un usager ne manquera pas de se trouver juste devant sa porte. Il sera alors obligé une fois encore de prononcer les mots «Excuse me» auquel suivra tout naturellement le mot «Oh.. sorry.»

Souvent, il se disait qu’il ne pouvait habiter plus près du cœur de la ville car sortir de chez lui équivalait à y plonger littéralement en se trouvant comme envahi entre les usagers du bus, les passants rejoignant le centre commercial à deux pas ou la gare à quelques minutes de là ou encore les clients du pub au-dessous duquel il dormait. Chaque jour, comme malgré lui la scène de la ville et ses acteurs principaux s’offraient à lui aux premières loges et sans recul aucun.

L'homme passa ensuite devant son voisin, un des opticiens les plus anciens de la ville, un pub aux carrelages identiques à ceux de sa cage d’escaliers car faisant partie de la même terrasse, un snack au couleurs mielles et noires, les couleurs symboles de Wolverhampton la ville où il résidait, un endroit où parier puis un restaurant sur le coin pour rejoindre la Princess Street, une des nombreuses rues du centre de la ville au nom royal. Avec le Queen Square, la King Street, la Queen Street et la Princess Alley, nombreuses sont les rues du centre de la ville à porter un nom royal. Ses passants, pour autant, n’ont pas tous des rentrées royales tant la question la plus fréquente que l’on risque de vous poser dans ces rues n’est pas de savoir où se trouve la gare ou le Queen Square mais si vous avez quelques sous. Quant à la Princess Street que l’homme venait d’emprunter avec ses six d’endroits pour parier ou emprunter de l’argent, elle n’a pas toutes les allures d’une rue princière non plus.

Un jour, à côté de chez lui, il vit même un sans-abri dormir à même le sol, obstruant l’entrée de son voisin opticien. Deux autres fois, il remarqua encore, juste devant chez lui, un homme gisant inanimé sur le sol. Sans-abris, mendiants et autres ambulances étaient pour l’homme tout comme pour chaque passant du centre de la ville un spectacle quotidien.

Dans la Princess Street, il entra dans un magasin acheter son déjeuner après avoir laissé d’un regard inquiet son vélo à l’entrée. L’homme avait entendu trop d’histoires de vols de vélos pour ne pas en devenir paranoïaque. Alors, en réglant son sandwich au comptoir, il ne quitta pas des yeux l’écran de la caméra de surveillance par lequel il pouvait garder un œil sur son vélo. Le vol de vélos est en effet aussi ancien que le vélo lui-même et les moyens de s’en prémunir presqu’autant. Un écrivain français du XIXème siècle, Alphonse Allais, avait ainsi lancé l’idée de pique-cul se composant [...] "d’une forte aiguille longue d’environ 5 centimètres et dissimulée sous la selle" [...] dont le but est de pénétrer “dans les parties les plus charnues de l’indélicat personnage.” [...] “Ah ! le pauvre, il ne va guère loin, car une pelle prochaine a bientôt fait de le livrer à la justice de son pays ! Alors, vous, après avoir remis en état inoffensif votre cruel petit instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumées.”

Ce n’était toutefois pas les campagnes embaumées qui attendaient l’homme chaque matin sur son vélo. Son imagination le poussait cependant lui aussi à concevoir toute une série de systèmes pour bloquer une partie de l’anatomie de quiconque qui oserait s’approcher d’un peu trop près de son vélo. Se sentant terriblement maladroit il n’osait cependant entreprendre quoique ce soit en ce sens craignant trop qu’une de ses inventions ne se retourne contre lui et qu’il ne doive un jour arriver sur son lieu de travail un orteil cassé, un doigt abimé ou un œil au beurre noir sans compter l’idée bien plus effrayante encore de devoir expliquer à ses collègues ce qui s’était passé.

Au moment de sortir du magasin, il croisa souvent un homme avec une canne et meulant des bruits bizarres descendant du bus 4 pour rejoindre, il le découvrit bien plus tard, le snack à côté de chez lui. Un matin il remarqua encore un canard moorhen aussi sec et perdu qu’un clochard alcoolique qui n’aurait pas bu une goutte d’alcool depuis trois jours. Souvent il vit aussi un autre homme avec non pas une canne mais deux pour qui chaque pas semblait relever d’un effort hors du commun et pour qui faire le tour du centre de Wolverhampton semblait une victoire de tous les jours contre l’adversité.

Il prit ensuite la Tower Street qu’il renomma la rue du pouvoir car si du côté de la Princess Street se trouvait le pouvoir de consommer avec ses magasins, à supposer que vous avez quelques sous dans vos poches, en face d’elle se trouvait le pouvoir judiciaire avec la Wolverhampton Crown Court. Entre les deux, tout au long de la Tower Street, la Police veillait et faisait face au pouvoir de la presse, avec le journal de la ville, l’Express and Star d’où l’homme vit encore de temps en temps sortir une personne qui à l’heure d’internet et des smartphones transportait une cabine rouge à roulette remplie de journaux à peine sortis de presse pour les vendre à quelques pas de là. Avec de telles institutions qui l’entouraient, mieux valait gagner sa croûte honnêtement se dit-il et se rendre sur son lieu de travail que de commettre le moindre larcin, même si à côté du pouvoir judiciaire avec la Wolverhampton Crown Court se trouvait le pouvoir de se déplacer avec la gare de bus avec derrière elle à quelques pas encore, la gare ferroviaire de la ville. La première couronne de la ville se terminait ainsi avec la Ring Road qui encerclait le centre-ville. Le cycliste n’oserait jamais s’aventurer sur ce périphérique et s’engouffra plutôt dans un piétonnier souterrain avant de rejoindre une grande route. Nommé Bilston Road, cette dernière menait dans la localité où il travaillait.

Il ne la longea cependant que le temps d’apercevoir des concessionnaires autos, des magasins énormes vendant des lits et des matelas, des produits pour la maison, des tapis ou encore tous les matériels nécessaires pour des excursions au grand air car après quelques minutes il bifurqua vers la gauche de manière à rejoindre le Birmingham canal, ainsi nommé car débutant son flot au nord de Wolverhampton pour rejoindre Birmingham une vingtaine de kilomètres plus au sud.

Soulagé, il se retrouvait sur un terrain qui le convenait mieux parce que tout simplement il se sentait plus en sécurité. Pour autant, cela ne voulait pas dire qu’une fois sur le chemin du canal, il pouvait se comporter en terrain conquis et qu’il ne devait plus faire aucun effort de tolérance. Certes, les voitures étaient absentes sauf un matin où il en vit une abandonnée et carbonisée sur la berge mais il fallait encore partager l’étroit chemin avec des piétons souvent accompagnés de chien, des pêcheurs ou encore des canards mallard, moorhen ou des cygnes et des oies canadiennes particulièrement possessives lorsque l’été venu, elles ne quittent pas d’un œil ni leurs progénitures ni quiconque qui s’y approcherait.

La dernière ligne droite de son trajet avait commencé et c’est toujours avec un certain sourire qu’il pensait à ses collègues qui devaient être en train de compter le nombre de feux rouges alors que lui, se contenta d’énumérer les ponts. Sept ponts l’attendaient. Le premier tout naturellement se nommait Bilston bridge. Près de là, une plaque accompagnée d’un texte rendait hommage au rôle historique du canal. “Le canal est bien calme et pourtant il s’agit de mouvement. Ici même, au Chillington Interchange, des grues immenses ont transporté des biens des bateaux vers des trains. Des voyages à travers le monde ont commencé. Quelle traces du passé restent-t-ils?”

Un jour il dut rebrousser chemin. A hauteur du pont Cable street, un ruban de police barrait en effet le chemin. Il demanda bien au policier s'il ne pouvait pas traverser quand même, juste pour rejoindre la route mais ce n’était pas possible. Il fit alors demi-tour et imagina que le pire avait été commis pensant encore qu’il allait raconter à ses collègues que ce n’était pas lui qui avait commis un tel crime. Les jours qui suivirent, il chercha alors sur internet si un acte pour le moins répréhensible n’avait pas été perpétré mais il ne trouva rien. Quelques jours plus tard encore cependant, il remarqua près de là, sur la rampe permettant de rejoindre la route, une gerbe de fleurs. Curieux, il s’y approcha immédiatement et y lut un petit texte écrit à la main.
“Je voulais venir t’aider mais tu étais déjà parti. « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis »” (Luc 6, 37)”

À sa droite entre le Bilston bridge et le Cable street bridge, des maisons sortaient de terre, puis encore un peu plus loin, entre le Ettingshall bridge et le Millfields road bridge un des derniers ponts avant qu'il ne bifurque à gauche pour rejoindre son lieu de travail, il vit également de nouvelles maisons se construire. L’aménagement du canal avait en parallèle évolué de manière formidable. Ainsi, si au début il arrivait sur son lieu de travail avec un vélo boueux tant le chemin qu’il empruntait l’était. Par après, suite à quelques améliorations, le chemin était devenu une véritable piste ou piétons et cyclistes pouvaient avancer tranquillement sans se salir les chaussures ou les garde-boues avec qui plus est, entre le chemin et le canal, un petit couloir floral bien agréable pour les yeux mais aussi utile pour les pollinisateurs, nom donné aux insectes transportant des grains de pollen entre les organes de reproduction mâle et femelle.

QUELQUES QUESTIONS Les sans-abris

Tout en observant son décor matinal quotidien, le cycliste se posait des questions. Ainsi donc, pourquoi donc devait-il croiser autant de sans abris et mendiants. Il ne devait pas s’informer beaucoup pour en connaître la raison. Des décisions politiques prises à Londres avaient sensiblement réduit les ressources financières des autorités locales et la sécurité sociale avait été durement attaquée. En conséquence, le nombre de sans-abris avait fortement augmenté dans tout le pays. A un écrivain suisse, ancien haut-fonctionnaire aux Nations-Unies qu’il admirait pour sa capacité extraordinaire à s’insurger contre les injustices du monde et à en démonter les mécanismes et pour qui une mort évitable est un assassinat, il aimerait lui dire.
-Tu sais Jean, à Londres aussi, le pouvoir tue. Il ne partageait pas toutes les options politiques de l’écrivain mais il ne pouvait qu’être d’accord sur ce constat sur la réalité du pouvoir.

Il y a 150 ans, sa rue s'était faite plus belle, quelques terrasses dont celle où il résidait avaient été construites et y avaient remplacé des taudis, la galerie d’art qui y faisait face avait été édifiée au même moment ainsi que les jardins autour de Saint-Pierre, l’église principale de la ville. Bien des années plus tard, le cœur de la ville y battait toujours aussi fort et parfois même tellement fort qu'il faudrait en avoir un de pierre pour ne pas sentir soudain le sien battre un peu plus.

L’homme pensa à la sécurité sociale. Il ne s’agissait pas d’un “benefit system” comme certains la nomme parfois se dit-il, mais d’un “programme de protection sociale”, un “droit universel” pour protéger qui que ce soit devant les aléas de la vie, telle que la maladie, le chômage, l’invalidité ou l'âge avançant. Comme le souligne un article, elle pourrait même être renforcée par un système similaire dont bénéficient les pensionnés, ces électeurs en grande partie fidèles au pouvoir en place à Londres. L’homme regretta que ce dernier, plutôt que valoriser une si belle et noble idée, ait préféré l'attaquer.

La ville et le logement Tout en poursuivant son trajet, le cycliste se posait une autre question. Pourquoi donc observait-il tout au long de son parcours, tant de maisons sortir de terre. Le pays manquait cruellement de logements. Il était donc normal que l’on en construise et plus encore lorsque la construction se fait dans des friches industrielles plutôt que dans la ceinture verte se dit-il. Ce n’était pour autant qu’il ne poursuivait pas son questionnement car si de nouvelles maisons s’élevaient le long du canal, d’autres immeubles dans le centre ville restaient vides et même nombre d'entre eux et ce, depuis de très longues années. Il lut même dans la presse qu’il n’y avait pas dans le pays un autre centre ville avec autant de magasins vides. Il se posait d’autant plus de questions qu’à côté de bâtiments inoccupés s’en construisait de nouveaux. Dans la Lichfield street où il habitait, les bâtiments vides étaient légion comme l'ancien bureau poste, installé un temps dans un bel édifice en terre cuite datant de 1895 mais vide depuis bien trop longtemps. A côté, sur le coin, un bâtiment aussi blanc que son voisin était rouge était vide également. En face, en haut du restaurant devant lequel l’homme est passé un peu plus tôt, les étages étaient vides également. Il y aurait même plus d’activité dans une morgue que dans le centre de Wolverhampton avait osé affirmer un résident. Il imagina bien que transformer un ancien bureau de poste en logements ou en commerce ne pouvait se faire en quelques jours, certes. Mais comment comprendre que face à tant de bâtiments sans occupants, la ville en laisse construire de nouveaux. Ainsi, tout voyageur arrivant à Wolverhampton sortant de la gare verra devant lui un nouveau batiment de bureaux blanc et à sa droite un batiment plus récent encore en brique rouge, où le ministère de logement a pris ses quartiers en déménageant de Londres et en continuant sur la Lichfield street, il pourra observer de ses propres yeux bon nombre de bâtiments vides. Construire un nouveau bâtiment coûte peut-être moins cher que rénover un ancien, certes encore.

 

On lui répliquera qu’il est bon de rêver mais qu’en est-il des solutions. C’est une question légitime. Il n’est qu’un employé se rendant sur son lieu de travail et non un politique, qui plus est n’a pas la nationalité britannique. Il dira quand même qu’une solution à un souci commence par l’intérêt qu’on lui apporte.

 

Il regrettait ainsi que les citoyens ne semblaient pas intéressés non plus. Il suffisait d'observer la participation aux élections locales où moins d’un électeurs sur quatre a voté lors des dernières élections locales.

 

Il comprenait d’autant moins qu’en suivant un peu les nouvelles locales ou en parlant à des résidents de la ville il ne trouva toujours pas de réponses à ses questions. Il regrettait en effet que les journalistes ne semblaient pas intéressés à répondre à ces questions évidentes mais se contentaient plutôt de relayer une information officielle comme si leur travail n’étaient pas de questionner les décisions qui font qu’un bâtiment est construit tandis qu’un autre est laissé à l’abandon pendant des années dans un contexte où l’on entend si souvent qu’il faut construire de nouveaux logements. Par exemple, lorsque le magasin de vêtements Debenhams fit son entrée dans le centre commercial, la BBC le présenta comme un grand événement. Un de ses copains lui dit alors que le concurrent House of Frasers, qui avait repris le magasin de Wolverhampton Beatties, installé à deux pas et véritable icône architecturale de la ville pour ses références à l’Art-Déco et ses représentations d’éléphants, allait disparaître bientôt. Il n’avait pas tort mais était encore trop optimiste. Ce n’était pas le compétiteur qui allait disparaître d’abord mais le magasin nouvellement installé, pourtant un grand nom de la mode britannique. Quant au concurrent, il s'installa dans les locaux de celui qui avait fait faillite avant d’un peu plus tard faire ses valises à son tour, laissant le beau bâtiment Art-Déco aux éléphants vide lui aussi.

 

On lui rétorquera encore qu’il est un peu gonflé de commencer par blâmer les citoyens et les journalistes pour l’état du centre de la ville alors que ce ne sont bien sûr pas eux qui décident.

 

Bien sûr, il faut s’y intéresser d’abord, en insistant combien cet espace en centre ville est précieux et même s'il appartient à quelques portefeuilles privés, ces derniers ont une responsabilité publique énorme. Ne faudrait-il pas taxer les propriétés vides, pointer ainsi du doigt la responsabilité des propriétaires tout en les encourageant par voie fiscale égale à reconvertir leur locaux en logement.

 

Le centre de Wolverhampton est encerclé, presque emprisonné par un périphérique, une gare et un stade de football, le tout coupé en deux par un centre commercial et qui plus est, ce centre est incliné. Ce sont ses handicaps, mais le centre commercial pourrait être démoli et le remplacer par quelque chose de beau et d’utile et surtout d’attirant serait fantastique car oui il faut attirer du monde dans le centre, pas seulement des consommateurs mais également des habitants. La question de démolir des centres commerciaux devenait d’ailleurs d’actualité. Une ville dans le nord-est s’était bien débarassé du sien. Wolverhampton ne devrait-il pas suivre cet exemple?

 

Il commença alors à rêver d’un autre Wolverhampton, qui commencerait par la démolition du centre commercial qui dans l’optimisme un peu fou des années années 60 a transformé l’espace jusqu’alors public en espace privé, coupant par la même occasion la ville de deux. Se débarrasser du centre commercial, c’est non seulement pour les habitants se réapproprier leur espace, c’est encore permettre une possible réconciliation entre le noyau de la ville et sa partie sud et ouest. Les beaux bâtiments vides se transformeraient en logements ou les moins beaux seraient détruits et transformés en jardin public. Il rêva d’un Wolverhampton où habiter dans le centre serait devenu cool et sympa et le bon sens même puisque tout s’y trouve, les logements d’abord mais aussi des commerces et des bureaux, sans oublier bien sûr les transports en commun. Il se trouverait alors cette “ready-made customer base” dont parle le même résident qui comparait le centre de la ville à une morgue.

 

Et même si les voitures à l’avenir se mettront à moins polluer, elles continueront à prendre trop de place dans un petit pays comme l’Angleterre et plus encore dans une conurbation comme les West Midlands. Habiter dans le centre-ville où la nécessité d’une voiture est moins impérieuse qu’en banlieue doit être un projet d’avenir.

 

Créons des communautés où nous ne devrions à peine se déplacer plaide l’écrivain Monbiot. En fait, le cycliste se rendait compte qu'il était en faveur d'une ville en 15 minutes, une idée défendue par un urbaniste pour qui la ville “[...] ne doit plus être découpée en zones à usage unique (le travail d’un côté, l’habitation de l’autre, la santé plus loin, etc.), mais pensée de façon que tout soit accessible dans un périmètre réduit, de quinze minutes à pied, à vélo ou en transports en commun.”

 

C’est en effet bien d’une réconciliation plus globale dont Wolverhampton a besoin. Bien sûr tout piéton doit pouvoir se promener sans encombre et de manière agréable d’un bout à l’autre du centre mais cette réconciliation doit s’inscrire dans une stratégie cohérente d’une politique nationale de réaménagement des villes, des transports et du logement. Le commerce sur internet avait mis à mal le commerce de la High Street, de plus en plus de gens travaillaient à la maison. Le souci de la High Street n’était pas propre à Wolverhampton.

 

Il fallait encore bien sûr que les premiers concernés, les habitants de la ville soient écoutés. Il y avait tant d’émissions de télévision où il était question d’acheter, de concevoir, de construire, de reconstruire ou de réaménager une maison privée. Pourquoi alors ne pas concevoir une même émission en remplaçant un projet individuel ou familial par un projet public comme le centre entier d’une ville. Est-il possible de transformer le centre de Wolverhampton en une ville de 15 minutes serait la question d’une émission d’un soir. C’était une émission que le cycliste regarderait avec intérêt, trouvant en effet intéressante cette idée d’avoir en ville où toutes les facilités seraient à portée de main. Il regretta cependant que le pouvoir en place à Londres la rejeta clairement, allant même jusqu’à la percevoir comme liberticide. Le Brexit Un matin du mois de juin de l’année 2016, c’était encore une autre interrogation qui traversait son esprit. C’était en effet un peu sous le choc qu’il se rendait au travail ce jour-là. En pleine nuit, il avait allumé la télévision pour s’enquérir d’un résultat électoral. Puis, voyant ce dernier affiché aussi clairement que définitivement sur son écran, il avait juré dans toutes les langues avant de se recoucher et de se rendormir. D’un coup, il se sentait un peu moins en sécurité car s’il ne portait pas de casque de vélo, il portait bien un casque, mais invisible doté d’une grande étiquette tout aussi invisible mais essentielle à sa présence dans ce pays « Citoyen de l’Union Européenne». Que s’est-il donc passé? La veille, les citoyens britanniques avaient décidé de se retirer de cette Union laissant son droit de résider sur cette île jusqu’alors si évident que l’air qu’il respirait à la merci de discussions et négociations sans fin. Pendant la campagne, d’emblée, le pays s'était divisé en deux camps. Il y avait ceux qui répétaient à l'envie qu’une corde appelée UE était essentielle à la prospérité du pays et ceux qui répétaient tout autant qu'au contraire cette corde étranglait le pays et qu'il fallait s'en libérer pour reprendre contrôle de sa propre destinée. Il fallait larguer les amarres et prendre le large. Il avait beau se dire que ce devait être le “Boris hair effect”, c’était un peu triste et sous le choc qu’il se dirigeait vers son lieu de travail ce jour-là. Plusieurs choses l’avaient frappé pendant la campagne référendaire comme le fait qu'être membre de l’Union Européenne n’avait pas la même évidence que dans son pays natal. Il savait cela, certes. Etudiant dans son pays d’origine, la Belgique, un de ses compagnons d’études regrettait que le Traité de Maastricht en 1992 n’avait pas fait l’objet de débat et qu’il avait été ratifié par la Chambre comme « une lettre à la poste » reprenant même l’expression qui avait été utilisée à la télévision. Rien de tout cela au Royaume-Uni où l’Union Européenne même si ce pays en fait partie est toujours présentée comme quelque chose d’extérieur voir même de négatif ou même de malfaisant au point même qu’un référendum posant la question de la sortie du Royaume de l’Union venait même d’avoir lieu. L'homme savait trop bien combien un référendum, outil démocratique séduisant en apparence car permettant un vote direct n'est pas sans risque, comme celui de caricaturer le débat politique, de se transformer en vote protestataire, d'attaquer un principe démocratique plus important que le principe de la majorité, les droits de l'homme, tout simplement. Dans une émission relatant cet événement, un ancien ministre avait bien résumé le souci de l’outil référendaire en ces termes. “Les référendums tendent à encourager et renforcer les extrêmes des débats alors que la démocratie parlementaire rassemble parce qu’au bout du compte c’est à un équilibre entre les deux côtés que vous arrivez à une conclusion.” Abondant dans le même sens, un haut fonctionnaire dit encore: “C’est ce que font les référendums. Ils aiguisent un point de division très profond dans le psyche politique du pays et il est très difficile de s’en remettre.” Le cycliste le savait d’autant plus que dans son pays natal, 66 ans auparavant un référendum avait eu lieu également. Il provoqua de telles tensions que la guerre civile parut à deux doigts d’éclater. Depuis lors, plus jamais un référendum ne fut organisé dans le pays. Il était aussi étonnant qu'une décision d'une telle importante puisse ne requérir qu'une majorité simple alors que dans bien des pays une décision impliquant un changement constitutionnel requiert un majorité plus importante. Dans son pays d’origine par exemple, un changement de constitution ne requiert pas seulement une majorité des deux-tiers des députés mais aussi une majorité dans chaque groupe linguistique de manière à ne heurter aucune composante du pays. Il était encore assez surprenant qu'une des parties a dans ce référendum pu user en toute légalité des mensonges qui dans un contexte commercial et non politique aurait même été inimaginable. Le Royaume-Uni avait donc décidé de larguer les amarres, de se débarrasser de la corde sans pour autant décider à quel autre port la corde s'accrocherait dorénavant. Le résultat n’était qu’une injonction, il restait encore au monde politique à la traduire en réalité concrète. C’était un autre élément surprenant du référendum. Enfin, il avait été aussi déçu par les arguments des partisans du maintien dans l’Union Européenne, qui semblait y voir plus un outil pour servir les intérêts nationaux qu’un projet autour d'idées de paix, de coopération et de justice. C’était sans doute l’erreur littéralement essentielle des partisans du “Remain” comme un physicien italien, Carlo Rovelli, l’avait souligné dans le plus bel article que le cycliste avait lu sur le sujet. Une décision porteuse de changements essentiels liée à une majorité simple uniquement, des mensonges, une décision prise de quitter un port mais sans évoquer le nouveau port à atteindre, il y avait encore bien d’autres traits à retenir l’attention du cycliste et quiconque qui observait un tant soit peu les événements. Il lui était difficile de comprendre pourquoi donc un tel vote avait eu lieu alors que pour lui rester était si évident. Il y avait eu des guerres et des guerres pendant des siècles et des siècles, deux guerres mondiales et des guerres coloniales au siècle dernier, il lui semblait si évident qu'il était à présent temps de s'assoir avec ses voisins autour d'une table et de discuter, de discuter et de discuter encore, de se disputer quelque fois ou même souvent, de décider parfois, de s'ennuyer encore bien souvent mais que tout cela au bout du compte, valait mieux que de faire la guerre ou de jouer solo. Le cycliste aimait l’idée européenne car elle invitait à adopter une identité plus large. L’Europe, c’était en effet l'agrandissement de son monde, avec sa carte d'identité en poche, pas plus grande qu'une carte de banque, ce petit continent lui avait permis d’élargir ses horizons. Il se renseigna alors et il semblait bien d’après ses recherches, malgré des nuances qu'au plus le monde du votant était étroit de par la taille de son portefeuille, de par ses années d’études, de par ses voyages ou par le nombre d’années qu’il lui restait à vivre plus se ressentait la nécessité de se raccrocher à quelque chose de plus ancien, de plus connu, de plus rassurant. Qu’avait donc apporté l’Europe à ces gens-là? C’était une bonne question. L’homme aurait préféré qu’ils regardent ailleurs. Pourquoi donc le oui l’avait emporté et tout particulièrement dans la région où il travaillait, le Pays Noir. Qu’avaient-ils donc à se sentir si différents alors que dans son pays d’adoption et son pays d’origine, la pluie, le football et la bière sont des compagnons aussi quotidiens qu’il a bien du mal à sentir une si grande différence. Le cycliste était un homme de la mer du Nord, il est vrai. C'était une évidence, aussi évidente que la pluie qui tombe sur l'estacade d'Ostende ou sur les falaises de Douvres. Qui plus est, dans son pays natal, il y avait aussi un Pays Noir, un pays où la fumée sortant des charbonnages lui a donné son nom au dix-neuvième siecle. Le taux de chômage y est également plus élevé que la moyenne nationale, il y avait même pas loin de là une ville aux noms de loups et tout cela dans une région qui s'appelle la Wallonie tenant son nom de la même origine sans doute que le Pays de Galle. Il se sentait alors d’autant plus triste que les électeurs de cette région plutôt que de s’allier à ces gens du pays noir voisin avec qui ils avaient tant d’histoires et de soucis communs à partager avaient préféré écouter l’élite de Londres et un de ses leaders, un homme à la tignasse blonde. Bien connu dans la ville natale du cycliste car y ayant travaillé en tant que journaliste, ce dernier y avait raconté mensonge sur mensonge. Ces électeurs n’avaient rien à perdre car il n’avaient presque rien lit-il dans un article de journal. Peut-être… Formellement, le pays avait recouvré sa souveraineté, en réalité, il se retrouvait à présent seul face à des géants économiques. La campagne et son résultat ont pu rassurer certains en les confortant dans leur identité mais pourront-ils encore les conforter longtemps. Lorsque leur gouvernement devra négocier dorénavant seul face à des géants comme la Chine ou le Brésil, seront-ils vraiment en position de force et se sentiront-ils vraiment en train de reprendre leur contrôle. Ne seront-ils pas plutôt en position de demander à leur population de travailler plus longtemps, plus durement et peut-être même pour moins cher. L’homme n’était pas sûr que ceux qui ont voté pour quitter l’Union auront vraiment de quoi reprendre contrôle de leur vie. Ceux qui souhaitent prendre le large vont-ils vraiment élargir leurs horizons? Certains sans doute, beaucoup d'autres ne verront-ils pas plutôt les leurs rétrécir. Il y a ceux qui insistent sur la question identitaire et d’autres qui préfèrent s’atteler à la question sociale. En organisant un tel référendum et en le gagnant, les premiers ont gagné deux fois mais n’était-ce pas une façon de cacher l’autre question, la question sociale, pour la rendre bien plus impitoyable encore. L’immigration n’était pas la seule question sous-jacente du référendum. Quel genre de capitalisme souhaitait le pays, un capitalisme sauvage ou les régulations sont minimes ou un capitalisme qui tente, tant bien soit peu, de garder un visage humain était bien la question en filigrane mais essentielle du choix binaire proposé. Le cycliste regretta donc que cette idée de la construction européenne menacée par le pouvoir en place à Londres ne soit finalement tuée par un référendum. Mais la politique était une chose, sa vie en était une autre. Il avait bel et bien choisi de vivre en Grande-Bretagne. Il aimait ce pays et cela n’avait rien à voir avec la politique. C’était aux Britanniques qu’il revenait de résoudre le souci et non à lui de savoir quel genre de lien ils souhaitaient conserver avec le continent. Il s’était par ailleurs rendu compte qu’il était aussi Brexiter, car, lui aussi, souhaitait reprendre le contrôle de son argent laissé à Bruxelles et le dépenser en Grande-Bretagne. Ainsi, il vendit l’appartement dont il était propriétaire à Bruxelles à un couple d’Eurocrates Germano-Hispanique et en acheta un autre quelques mois plus tard dans la banlieue verte de Wolverhampton. C'était un vrai changement de décor qui se prêtait si bien à prendre du recul à ces grandes questions. Le gazouillis des oiseaux avait remplacé la quête des mendiants et la campagne toute proche invitait à la promenade. Pour se protéger cependant, il avait installé sur son vélo une sonnette à l’effigie du garçon le plus célèbre de sa ville natale. De la sorte, il savait que s’il devait rencontrer un Brexiter exprimant ses opinions de manière un tant soit peu dangereuse il lui suffisait d’actionner sa sonnette pour qu’un liquide jaunâtre et odorant ne se déferle sur cet individu et le fasse taire et fuire dès le premier jet sorti de l’orifice du jeune garçon. Son trajet quotidien se fit plus long. A la petite demi-heure sur son vélo s’ajoutèrent cinq bonnes minutes en train et quelques minutes encore pour rejoindre la gare. Il acheta un vélo pliable de quoi l’embarquer facilement dans le train avant de reprendre le même trajet qu’il avait fait durant six ans auparavant. Le virus Puis un jour de mars de l'année 2020, il fut demandé au cycliste de ne plus se rendre au bureau. Ce n’était pas l’annonce la plus redoutée que tout employé a toujours au fond de son esprit qu’il lui avait été faite. Non, un virus qui n’avait été identifié que quelques mois auparavant l’avait forcé tout comme ses collègues du jour au lendemain à travailler depuis chez lui. Avant cela, il avait entendu que son employeur jugeait trop cher de lui fournir un ordinateur portable qui lui aurait permis de travailler à la maison. Le virus venu cependant, le temps d’une après-midi, un ordinateur tout prêt lui fut transmis en main propre et dès le lendemain il travailla chez lui sans même devoir appeler son service informatique une seule fois. Soudain, ce qui n’était pas possible la veille était devenu possible le lendemain. Au même moment, le pouvoir en place à Londres fit quelques efforts lui aussi et parvint même à diminuer le nombre de sans-abris. Soudain, ce qui n’était pas possible la veille était devenu possible le lendemain. Sans navette quotidienne au bureau, ses journées de labeur se firent plus courtes. C’était le printemps et pendant plusieurs semaines un soleil doux était de la partie. Il en profita pour se promener à pied ou à vélo plus encore dans la campagne voisine où régnait un calme et un air si frais inconnu jusqu’ici. A nouveau, il repensa à cette idée de coopération que représentait pour lui l’Europe. Le virus en effet ne connaissait pas les frontières et lui semblait fournir un exemple de plus de la nécessité de coopération internationale. Matérialisée après la seconde guerre mondiale, le projet européen n’était qu’un parmi d’autres promouvant la coopération internationale. Les Nations Unies furent créées en 1945, la déclaration Universelle des droits de l’homme signée en 1948 continue encore aujourd’hui de “[...] de former la base de de toute loi internationale en faveur des droits de l’homme”. Les Conventions de Genève “qui contiennent les règles les plus importantes limitant la barbarie de la guerre” furent établies en 1949, la convention pour les réfugiés en 1951 et en 1953 la convention européenne des droits de l’homme entra en vigueur. Au niveau national, des pays prirent des mesures de protection sociale en instaurant ou renforçant un système de sécurité sociale. Le Royaume-Uni par exemple créa un système de santé national gratuit pour tous et la Belgique mis en place un système de sécurité sociale, deux avancées sociales que bien des partis politiques ne veulent pas remettre en question. Après la seconde guerre des valeurs et des idées ont donné lieu à de grandes choses et de si beaux textes. Le cycliste aimerait tant que cet esprit qui avait présidé à ces derniers soit revitalisé. Que veut donc dire Rovillio que le cycliste citait plus haut lorsqu’il appelle à plus de philosophie, tout simplement, ne nous invite-t-il pas à prendre un peu de distance dans le temps et l’espace. En prenant de la hauteur, notre petit monde quotidien de pâquerettes et de mauvais herbes, essentiel certes mais incomplet n'est plus visible, mais nous commençons à voir le vrai monde, celui qui nous appartient tous, une seule terre, un seul soleil, une seule lune et une infinité d'étoiles, et encore une identité humaine doté de millions d'embranchements mais d'une seule racine. Nous percevons plus de choses et peut-être même un autre projet, mieux connaître le monde, comment le rendre accessible à tous. Nous nous rappelons plus encore que des phénomènes comme l'immigration ou l’environnement par exemple, ont des causes, des conséquences et des solutions qui dépassent de loin le cadre national et qu'il est donc bien illusoire de s’y atteler seul dans son coin. Alors nous pouvons nous unir en commençant par nos voisins parce que nous avons tant en commun avec eux et qu'en partageant nos différentes perspectives nous ne pouvons que mutuellement nous enrichir. Entre notre monde intime ou privé et le monde extérieur, il y un lien. Le monde extérieur n’est pas forcément aussi éloigné, il peut être tout proche. Pour ne pas s’en éloigner, le cycliste roulait sans oreillettes car il souhaitait rester réceptif à son entourage et ne pas être comme des passagers de train rivés sur leur smartphone, leurs bagages posés sur le siège voisin impassibles et aveugles à un nouveau passager cherchant à s'asseoir. Le monde n’est bien sûr pas animé uniquement par une volonté de rapprochement, de coopération et de paix. Ces dernières années avaient même vu un déclin de la liberté dans le monde. Entre le monde de 1945 et celui de 2023 il y avait eu bien des changements démographiques et ce n'était pas sans susciter des craintes, certes. Après la sortie de l’Union Européenne, des voix s'élevèrent même pour la sortie du pays de la convention européenne des droits de l’homme. Dans le même ordre d’idée le pays alla même jusqu’à se décharger de sa responsabilité en matière d’accueil de certains réfugiés en sous-traitant le souci à un tout petit pays d’Afrique, plus petit même que la Belgique et classé 124ème pour le respect des droits de l’homme par un centre d’études. Comme si cela ne suffisait pas, ce pays, le Rwanda, soutient une milice dans le Congo voisin tentant par la même occasion d’y établir une zone tampon pour qu'il puisse y extraire les ressources immenses dont la région regorge mais dont lui, est dépourvu. Il est vrai qu’auparavant, avant le Brexit, le Royaume-Uni pouvait renvoyer ces réfugiés en Europe. Cette loi lui semblait si scandaleuse qu'il se rappela un vieil ami qui devait avoir un avis sur la question. Il lui demanda alors son avis sur un réseau social. Il ne vit pas de réponse mais peut-être n'avait-il pas aperçu son message. Quelques temps plus tard cependant, son vieil ami l’informa personnellement via email de sa candidature au poste de gouverneur de la province du Sud-Kivu, une des 26 provinces du Congo Kinshasa et voisine du Rwanda. Le future cycliste l’avait rencontré une trentaine d’années auparavant. Opposant à la dictature du Maréchal Mobutu Se Seko, il avait obtenu l’asile politique en Belgique et poursuivait ses études à l'Université de Bruxelles où le futur cycliste étudiait également. En rédigeant ensemble un travail sur le syndicalisme européen, le réfugié et le cycliste se lièrent d’amitié et le premier loua même une chambre chez le second pendant deux ans. Leurs carrières respectives et la géographie les avaient éloignés mais un lien était resté. Son ami candidat gouverneur lui dit alors qu’il comptait contribuer inverser la tendance de cette “province très riche, mais où 97 % des citoyens vivent dans une misère sans nom.” Lorsqu’un peu plus tard, l’homme au vélo apprit que son ancien co-locataire avait gagné, il le félicita tout en lui demandant de rester fidèle à ses valeurs démocratiques pour lesquelles il se battait depuis des décennies et de faire du bon travail, pour ses concitoyens d’abord, bien sûr, mais aussi pour ces valeurs qui sont universelles car entre la démocratie à l’échelle locale et le reste du monde il y un a lien inextricable. Le cycliste ne rêvait en effet pas seulement d’une réconciliation entre les quatre points cardinaux de Wolverhampton mais aussi entre le nord et le sud de la planète. Revitaliser l’esprit de paix, de coopération et des droits de l’homme qui a prévalu après la seconde guerre mondiale et qui s’est matérialisé dans diverses conventions dans un monde qui est passé de deux milliards et demi d’habitants en 1950 à huit milliards aujourd’hui, tel est à la fois un casse-tête et un objectif noble. Cet esprit de coopération internationale rendu plus nécessaire encore par le virus et l’urgence climatique semblait au cycliste une priorité absolue. Encore une fois, il regretta que le pouvoir en place à Londres n’y prêtait pas la même attention, que du contraire. JUIN 2024 Près de douze années s’étaient écoulées depuis le premier trajet du cycliste le long du canal. L’homme au vélo n'était pas las de son parcours à vélo mais il l'était de son travail. La lassitude l’avait gagné d'autant plus que des changements qui y avaient eu lieu l’avaient fortement affecté. Pendant ces dernières années, il avait en effet perdu une partie de ses responsabilités suite à la délocalisation d’un service en Tchéquie. Il espérait bien par la suite travailler dans une autre équipe, y montra un intérêt quatre fois, y postula trois fois, y fit même du shadowing quelque temps avant que cette équipe ne soit délocalisée, elle aussi en Tchéquie. En parallèle, il dut accepter une mise à jour d’un logiciel transformant en partie son travail en travail à la chaîne accompagné de l'introduction d’un logiciel de contrôle. Son management utilisait de la sorte les mêmes techniques de travail à la chaîne et de contrôle présents dans les usines, en limitant l’autonomie qu’il avait tant apprécié jusque-là et en tuant une bonne partie de sa motivation par la même occasion. Il est pourtant connu que l’autonomie et l'empowerment sont une des choses les plus appréciées des employés. Un employé qui aime son travail est un employé en mode actif car il a une responsabilité clairement établie et une autonomie qui lui permet lui-même de définir lui-même ses tâches, un employé qui n’aime pas son travail est un employé en mode passif car il n'a aucune prise sur les tâches qui lui sont attribuées avait-il encore lu dans un article. Il ne lui semblait pas que ses responsables aient pensé à cela lorsqu'ils prirent leurs décisions. Leurs priorités étaient clairement ailleurs. Ainsi, c'était tout le contraire qu’un regain de contrôle auquel il avait dû faire face sur son lieu de travail aussi bien dans ses tâches quotidiennes que dans ses espoirs d’évolution interne. Le pouvoir en place à Londres lui rétorquera peut-être que c’est grâce à lui et à son financement qu'il a pu suivre un apprentissage un jour par semaine après de multiples demandes formulées auprès de son employeur et restées sans réponses pendant plus de deux ans. L’homme au vélo ne niera pas cela. En même temps, le cycliste cherchait un travail en dehors de l’entreprise. Cela lui prit plusieurs années mais finalement après des dizaines de conversations téléphoniques avec des agences de recrutement, un premier entretien d’embauche, un second, un troisième, un cinquième, un septième, un dixième, un douzième, un quinzième et … un dix-septième il reçut une offre, l’accepta, la signa et donna sa démission. Il avait bien déjà reçu une offre à deux reprises lors de ses seize entretiens précédents mais les déclina. Cette fois-ci même s'il ne sentait pas particulièrement enthousiaste, il se dit qu’il ne pouvait plus dire non. Le cycliste exprima beaucoup de regrets tout au long de ce parcours, tant ses idées étaient à contre-courant des décisions prises par le pouvoir en place à Londres. Tout simplement, son idée de la démocratie était différente car basée sur les trois générations des droits de l’homme, distinction historique entre la première génération des “droits individuels et universels fondamentaux tels que la liberté, l’égalité ou encore le droit de propriété” issus des révolutions du XVIIème et XVIII siècle, de la seconde génération des droits “économique, sociaux et culturels associés aux révoltes contre les prédations du capitalisme sauvage depuis la moitié du XIXème siècle incluant le droit au travail et à l’éducation” et finalement de la “troisième génération des droits de solidarité associés aux aspirations économique et politiques des nouveaux pays décolonisés en développement après la seconde guerre mondiale incluant le droits collectifs à l’autodétermination politique et au développement économique.” Le pouvoir en place à Londres attachait, lui surtout de l’importance à la première génération, remettant même certaines avancées issus des secondes et troisièmes générations. Notre environnement ne nous pousse pas naturellement à épouser ces idées, il est vrai. Les émissions de télévision, par exemple, invitent souvent plus à la compétition qu’à la coopération, au matérialisme et aux choses pratiques qu’à l’idéalisme et au monde des idées. Ces dernières pour autant ne sont pas à opposer aux choses pratiques tant elles peuvent avoir des conséquences énormes, bien réelles, comme sauvegarder une vie décente aux moins fortunés ou encore maintenir un continent en paix ou à tout le moins le mener dans cette direction. Une chaîne de télévision, BBC4, a bien vocation plus que les autres à nous éveiller aux idées. Victimes de coupures budgétaires, elle aussi, tout commes les sans-abris, elle ne produit plus de programmes propres, ne diffusant plus que des programmes d’archives. Le cycliste continuait d’avancer avec son vélo aux deux roues aux diamètres égaux, tout comme la liberté et la justice, deux valeurs d’importance égales auxquelles il tenait tant. Le pouvoir en place à Londres se réclamera de ces valeurs également mais en avançant avec un vélo du XIXème siècle avec la liberté et la justice à l’avant en grand format et le guidon dans les mains pour ceux qui ont beaucoup de pouvoir et d’argent et en petit format, à l'arrière, pour ceux qui en ont moins. Mais ce pouvoir en place était à bout de souffle, c’était évident, un autre allait bien finir par le supplanter. Il le sentait déjà depuis bien longtemps. Il n’y avait pas que lui qui avait besoin d’un grand bol d’air frais, le pays tout entier en avait tout autant besoin. Le cycliste avançait. Le pouvoir en place à Londres reculait. Il n'était pas seul à penser dans ce sens. D’ailleurs pour se consoler il acheta et lut un livre écrit par un académique plein d'idées concrètes pour apporter plus de justice dans le pays, “Free and Equal: What Would a Fair Society Look Like?” Il remarqua ensuite que des auteurs comme Amartya Sen et Owen Jones, présent également dans sa bibliothéque pourtant peu fournie, rendait hommage à son ouvrage. Il y avait beaucoup d’émissions de télévision qu’il n’aimait pas, un ancien premier ministre de la même affiliation que le pouvoir en place à Londres, avait dit que la société n'existait pas mais le mot communauté, si typique de ce pays, était encore bien vivant. Ce pays avait faim d’autre chose et était de plus en plus prêt pour embrasser cette autre chose. C’était évident. Le temps était donc venu de faire ses adieux à sa navette quotidienne. Une dizaine de jours après que le cycliste accepta l’offre, des élections générales eurent lieu dans tout le pays. Le pouvoir en place à Londres changea. Le changement dont ce pays avait tant besoin allait-il finalement se produire. Il avait certes déjà commencé. Le chemin le long du canal s’était amélioré, des logements y avaient été construits et d’autres allaient se construire dans le centre. Aussi, il avait revu l’homme du centre de Wolverhampton pour qui chaque pas était une victoire contre l’adversité, dans une chaise roulante et les deux jambes amputées. Il faut être radical parfois. L’ancien bureau de poste de la Lichfield street allait être reconverti en restaurant . Le bâtiment Beattie allait quant à lui être partiellement reconverti en logement. et en face de lui une piste de bowling allait voir le jour. Toujours dans le centre, un projet existait pour transformer un “ancien supermarché et ses alentours en un quartier combinant “logements, espace de travail, café-bars, endroits pour manger et un centre de communauté avec l’église comme pièce centrale.” Le nouveau pouvoir en poste à Londres commença par annuler le projet rwandais comme un pas vers la réaffirmation de l’attachement du pays aux valeurs universelles pensa le cycliste. Le lien avec Wolverhampton peut paraître lointain mais entre la démocratie locale et le reste du monde, il y a un lien inextricable repensa-t-il. Bien sûr, il n'était pas naïf. Le changement et la déception sont deux mots sans doute presque aussi vieux que la politique elle-même mais dans quelle monde vivrait-on si cette dernière n’existait pas? Il n’oserait l’imaginer. Le canal qu’il empruntait descendait jusqu'à Birmingham pour ensuite continuer jusqu'à Londres. Il sentit que plus que jamais ses idées, ses références et ses valeurs qui étaient aussi celles de millions d’autres, allaient finir d’une manière ou d’une autre par atteindre le centre de la capitale. Il en était sûr. Ce qui n’est pas possible aujourd'hui peut soudain le devenir le lendemain pensa-t-il encore. Cumbrae VIFSTORIES QUELQUES VILLES QUELQUES HISTOIRES WOLVERHAMPTON Un matin, dans le cœur d’une petite ville du centre de l’Angleterre, un homme sortit de chez lui et se rendit sur son lieu de travail. Son vélo dans les mains, il tenait encore la porte par un de ses pieds que déjà, avant même qu’elle ne se referme entièrement derrière lui, il se trouva presque happé par une cohue de passagers attendant leur bus. Le soir venu, cependant, une opération plus délicate encore l’attendait lorsqu’il devra se faufiler encore à travers une foule compacte en train d’attendre son bus, elle aussi et parmi laquelle un usager ne manquera pas de se trouver juste devant sa porte. Il sera alors obligé une fois encore de prononcer les mots «Excuse me» auquel suivra tout naturellement le mot «Oh.. sorry.» Souvent, il se disait qu’il ne pouvait habiter plus près du cœur de la ville car sortir de chez lui équivalait à y plonger littéralement en se trouvant comme envahi entre les usagers du bus, les passants rejoignant le centre commercial à deux pas ou la gare à quelques minutes de là ou encore les clients du pub au-dessous duquel il dormait. Chaque jour, comme malgré lui la scène de la ville et ses acteurs principaux s’offraient à lui aux premières loges et sans recul aucun. L'homme passa ensuite devant son voisin, un des opticiens les plus anciens de la ville, un pub aux carrelages identiques à ceux de sa cage d’escaliers car faisant partie de la même terrasse, un snack au couleurs mielles et noires, les couleurs symboles de Wolverhampton la ville où il résidait, un endroit où parier puis un restaurant sur le coin pour rejoindre la Princess Street, une des nombreuses rues du centre de la ville au nom royal. Avec le Queen Square, la King Street, la Queen Street et la Princess Alley, nombreuses sont les rues du centre de la ville à porter un nom royal. Ses passants, pour autant, n’ont pas tous des rentrées royales tant la question la plus fréquente que l’on risque de vous poser dans ces rues n’est pas de savoir où se trouve la gare ou le Queen Square mais si vous avez quelques sous. Quant à la Princess Street que l’homme venait d’emprunter avec ses six d’endroits pour parier ou emprunter de l’argent, elle n’a pas toutes les allures d’une rue princière non plus. Un jour, à côté de chez lui, il vit même un sans-abri dormir à même le sol, obstruant l’entrée de son voisin opticien. Deux autres fois, il remarqua encore, juste devant chez lui, un homme gisant inanimé sur le sol. Sans-abris, mendiants et autres ambulances étaient pour l’homme tout comme pour chaque passant du centre de la ville un spectacle quotidien. Dans la Princess Street, il entra dans un magasin acheter son déjeuner après avoir laissé d’un regard inquiet son vélo à l’entrée. L’homme avait entendu trop d’histoires de vols de vélos pour ne pas en devenir paranoïaque. Alors, en réglant son sandwich au comptoir, il ne quitta pas des yeux l’écran de la caméra de surveillance par lequel il pouvait garder un œil sur son vélo. Le vol de vélos est en effet aussi ancien que le vélo lui-même et les moyens de s’en prémunir presqu’autant. Un écrivain français du XIXème siècle, Alphonse Allais, avait ainsi lancé l’idée de pique-cul se composant [...] "d’une forte aiguille longue d’environ 5 centimètres et dissimulée sous la selle" [...] dont le but est de pénétrer “dans les parties les plus charnues de l’indélicat personnage.” [...] “Ah ! le pauvre, il ne va guère loin, car une pelle prochaine a bientôt fait de le livrer à la justice de son pays ! Alors, vous, après avoir remis en état inoffensif votre cruel petit instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumées.” Ce n’était toutefois pas les campagnes embaumées qui attendaient l’homme chaque matin sur son vélo. Son imagination le poussait cependant lui aussi à concevoir toute une série de systèmes pour bloquer une partie de l’anatomie de quiconque qui oserait s’approcher d’un peu trop près de son vélo. Se sentant terriblement maladroit il n’osait cependant entreprendre quoique ce soit en ce sens craignant trop qu’une de ses inventions ne se retourne contre lui et qu’il ne doive un jour arriver sur son lieu de travail un orteil cassé, un doigt abimé ou un œil au beurre noir sans compter l’idée bien plus effrayante encore de devoir expliquer à ses collègues ce qui s’était passé. Au moment de sortir du magasin, il croisa souvent un homme avec une canne et meulant des bruits bizarres descendant du bus 4 pour rejoindre, il le découvrit bien plus tard, le snack à côté de chez lui. Un matin il remarqua encore un canard moorhen aussi sec et perdu qu’un clochard alcoolique qui n’aurait pas bu une goutte d’alcool depuis trois jours. Souvent il vit aussi un autre homme avec non pas une canne mais deux pour qui chaque pas semblait relever d’un effort hors du commun et pour qui faire le tour du centre de Wolverhampton semblait une victoire de tous les jours contre l’adversité. Il prit ensuite la Tower Street qu’il renomma la rue du pouvoir car si du côté de la Princess Street se trouvait le pouvoir de consommer avec ses magasins, à supposer que vous avez quelques sous dans vos poches, en face d’elle se trouvait le pouvoir judiciaire avec la Wolverhampton Crown Court. Entre les deux, tout au long de la Tower Street, la Police veillait et faisait face au pouvoir de la presse, avec le journal de la ville, l’Express and Star d’où l’homme vit encore de temps en temps sortir une personne qui à l’heure d’internet et des smartphones transportait une cabine rouge à roulette remplie de journaux à peine sortis de presse pour les vendre à quelques pas de là. Avec de telles institutions qui l’entouraient, mieux valait gagner sa croûte honnêtement se dit-il et se rendre sur son lieu de travail que de commettre le moindre larcin, même si à côté du pouvoir judiciaire avec la Wolverhampton Crown Court se trouvait le pouvoir de se déplacer avec la gare de bus avec derrière elle à quelques pas encore, la gare ferroviaire de la ville. La première couronne de la ville se terminait ainsi avec la Ring Road qui encerclait le centre-ville. Le cycliste n’oserait jamais s’aventurer sur ce périphérique et s’engouffra plutôt dans un piétonnier souterrain avant de rejoindre une grande route. Nommé Bilston Road, cette dernière menait dans la localité où il travaillait. Il ne la longea cependant que le temps d’apercevoir des concessionnaires autos, des magasins énormes vendant des lits et des matelas, des produits pour la maison, des tapis ou encore tous les matériels nécessaires pour des excursions au grand air car après quelques minutes il bifurqua vers la gauche de manière à rejoindre le Birmingham canal, ainsi nommé car débutant son flot au nord de Wolverhampton pour rejoindre Birmingham une vingtaine de kilomètres plus au sud. Soulagé, il se retrouvait sur un terrain qui le convenait mieux parce que tout simplement il se sentait plus en sécurité. Pour autant, cela ne voulait pas dire qu’une fois sur le chemin du canal, il pouvait se comporter en terrain conquis et qu’il ne devait plus faire aucun effort de tolérance. Certes, les voitures étaient absentes sauf un matin où il en vit une abandonnée et carbonisée sur la berge mais il fallait encore partager l’étroit chemin avec des piétons souvent accompagnés de chien, des pêcheurs ou encore des canards mallard, moorhen ou des cygnes et des oies canadiennes particulièrement possessives lorsque l’été venu, elles ne quittent pas d’un œil ni leurs progénitures ni quiconque qui s’y approcherait. La dernière ligne droite de son trajet avait commencé et c’est toujours avec un certain sourire qu’il pensait à ses collègues qui devaient être en train de compter le nombre de feux rouges alors que lui, se contenta d’énumérer les ponts. Sept ponts l’attendaient. Le premier tout naturellement se nommait Bilston bridge. Près de là, une plaque accompagnée d’un texte rendait hommage au rôle historique du canal. “Le canal est bien calme et pourtant il s’agit de mouvement. Ici même, au Chillington Interchange, des grues immenses ont transporté des biens des bateaux vers des trains. Des voyages à travers le monde ont commencé. Quelle traces du passé restent-t-ils?” Un jour il dut rebrousser chemin. A hauteur du pont Cable street, un ruban de police barrait en effet le chemin. Il demanda bien au policier s'il ne pouvait pas traverser quand même, juste pour rejoindre la route mais ce n’était pas possible. Il fit alors demi-tour et imagina que le pire avait été commis pensant encore qu’il allait raconter à ses collègues que ce n’était pas lui qui avait commis un tel crime. Les jours qui suivirent, il chercha alors sur internet si un acte pour le moins répréhensible n’avait pas été perpétré mais il ne trouva rien. Quelques jours plus tard encore cependant, il remarqua près de là, sur la rampe permettant de rejoindre la route, une gerbe de fleurs. Curieux, il s’y approcha immédiatement et y lut un petit texte écrit à la main. “Je voulais venir t’aider mais tu étais déjà parti. « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis »” (Luc 6, 37)” À sa droite entre le Bilston bridge et le Cable street bridge, des maisons sortaient de terre, puis encore un peu plus loin, entre le Ettingshall bridge et le Millfields road bridge un des derniers ponts avant qu'il ne bifurque à gauche pour rejoindre son lieu de travail, il vit également de nouvelles maisons se construire. L’aménagement du canal avait en parallèle évolué de manière formidable. Ainsi, si au début il arrivait sur son lieu de travail avec un vélo boueux tant le chemin qu’il empruntait l’était. Par après, suite à quelques améliorations, le chemin était devenu une véritable piste ou piétons et cyclistes pouvaient avancer tranquillement sans se salir les chaussures ou les garde-boues avec qui plus est, entre le chemin et le canal, un petit couloir floral bien agréable pour les yeux mais aussi utile pour les pollinisateurs, nom donné aux insectes transportant des grains de pollen entre les organes de reproduction mâle et femelle. QUELQUES QUESTIONS Les sans-abris Tout en observant son décor matinal quotidien, le cycliste se posait des questions. Ainsi donc, pourquoi donc devait-il croiser autant de sans abris et mendiants. Il ne devait pas s’informer beaucoup pour en connaître la raison. Des décisions politiques prises à Londres avaient sensiblement réduit les ressources financières des autorités locales et la sécurité sociale avait été durement attaquée. En conséquence, le nombre de sans-abris avait fortement augmenté dans tout le pays. A un écrivain suisse, ancien haut-fonctionnaire aux Nations-Unies qu’il admirait pour sa capacité extraordinaire à s’insurger contre les injustices du monde et à en démonter les mécanismes et pour qui une mort évitable est un assassinat, il aimerait lui dire. -Tu sais Jean, à Londres aussi, le pouvoir tue. Il ne partageait pas toutes les options politiques de l’écrivain mais il ne pouvait qu’être d’accord sur ce constat sur la réalité du pouvoir. Il y a 150 ans, sa rue s'était faite plus belle, quelques terrasses dont celle où il résidait avaient été construites et y avaient remplacé des taudis, la galerie d’art qui y faisait face avait été édifiée au même moment ainsi que les jardins autour de Saint-Pierre, l’église principale de la ville. Bien des années plus tard, le cœur de la ville y battait toujours aussi fort et parfois même tellement fort qu'il faudrait en avoir un de pierre pour ne pas sentir soudain le sien battre un peu plus. L’homme pensa à la sécurité sociale. Il ne s’agissait pas d’un “benefit system” comme certains la nomme parfois se dit-il, mais d’un “programme de protection sociale”, un “droit universel” pour protéger qui que ce soit devant les aléas de la vie, telle que la maladie, le chômage, l’invalidité ou l'âge avançant. Comme le souligne un article, elle pourrait même être renforcée par un système similaire dont bénéficient les pensionnés, ces électeurs en grande partie fidèles au pouvoir en place à Londres. L’homme regretta que ce dernier, plutôt que valoriser une si belle et noble idée, ait préféré l'attaquer. La ville et le logement Tout en poursuivant son trajet, le cycliste se posait une autre question. Pourquoi donc observait-il tout au long de son parcours, tant de maisons sortir de terre. Le pays manquait cruellement de logements. Il était donc normal que l’on en construise et plus encore lorsque la construction se fait dans des friches industrielles plutôt que dans la ceinture verte se dit-il. Ce n’était pour autant qu’il ne poursuivait pas son questionnement car si de nouvelles maisons s’élevaient le long du canal, d’autres immeubles dans le centre ville restaient vides et même nombre d'entre eux et ce, depuis de très longues années. Il lut même dans la presse qu’il n’y avait pas dans le pays un autre centre ville avec autant de magasins vides. Il se posait d’autant plus de questions qu’à côté de bâtiments inoccupés s’en construisait de nouveaux. Dans la Lichfield street où il habitait, les bâtiments vides étaient légion comme l'ancien bureau poste, installé un temps dans un bel édifice en terre cuite datant de 1895 mais vide depuis bien trop longtemps. A côté, sur le coin, un bâtiment aussi blanc que son voisin était rouge était vide également. En face, en haut du restaurant devant lequel l’homme est passé un peu plus tôt, les étages étaient vides également. Il y aurait même plus d’activité dans une morgue que dans le centre de Wolverhampton avait osé affirmer un résident. Il imagina bien que transformer un ancien bureau de poste en logements ou en commerce ne pouvait se faire en quelques jours, certes. Mais comment comprendre que face à tant de bâtiments sans occupants, la ville en laisse construire de nouveaux. Ainsi, tout voyageur arrivant à Wolverhampton sortant de la gare verra devant lui un nouveau batiment de bureaux blanc et à sa droite un batiment plus récent encore en brique rouge, où le ministère de logement a pris ses quartiers en déménageant de Londres et en continuant sur la Lichfield street, il pourra observer de ses propres yeux bon nombre de bâtiments vides. Construire un nouveau bâtiment coûte peut-être moins cher que rénover un ancien, certes encore. On lui répliquera qu’il est bon de rêver mais qu’en est-il des solutions. C’est une question légitime. Il n’est qu’un employé se rendant sur son lieu de travail et non un politique, qui plus est n’a pas la nationalité britannique. Il dira quand même qu’une solution à un souci commence par l’intérêt qu’on lui apporte. Il regrettait ainsi que les citoyens ne semblaient pas intéressés non plus. Il suffisait d'observer la participation aux élections locales où moins d’un électeurs sur quatre a voté lors des dernières élections locales. Il comprenait d’autant moins qu’en suivant un peu les nouvelles locales ou en parlant à des résidents de la ville il ne trouva toujours pas de réponses à ses questions. Il regrettait en effet que les journalistes ne semblaient pas intéressés à répondre à ces questions évidentes mais se contentaient plutôt de relayer une information officielle comme si leur travail n’étaient pas de questionner les décisions qui font qu’un bâtiment est construit tandis qu’un autre est laissé à l’abandon pendant des années dans un contexte où l’on entend si souvent qu’il faut construire de nouveaux logements. Par exemple, lorsque le magasin de vêtements Debenhams fit son entrée dans le centre commercial, la BBC le présenta comme un grand événement. Un de ses copains lui dit alors que le concurrent House of Frasers, qui avait repris le magasin de Wolverhampton Beatties, installé à deux pas et véritable icône architecturale de la ville pour ses références à l’Art-Déco et ses représentations d’éléphants, allait disparaître bientôt. Il n’avait pas tort mais était encore trop optimiste. Ce n’était pas le compétiteur qui allait disparaître d’abord mais le magasin nouvellement installé, pourtant un grand nom de la mode britannique. Quant au concurrent, il s'installa dans les locaux de celui qui avait fait faillite avant d’un peu plus tard faire ses valises à son tour, laissant le beau bâtiment Art-Déco aux éléphants vide lui aussi. On lui rétorquera encore qu’il est un peu gonflé de commencer par blâmer les citoyens et les journalistes pour l’état du centre de la ville alors que ce ne sont bien sûr pas eux qui décident. Bien sûr, il faut s’y intéresser d’abord, en insistant combien cet espace en centre ville est précieux et même s'il appartient à quelques portefeuilles privés, ces derniers ont une responsabilité publique énorme. Ne faudrait-il pas taxer les propriétés vides, pointer ainsi du doigt la responsabilité des propriétaires tout en les encourageant par voie fiscale égale à reconvertir leur locaux en logement. Le centre de Wolverhampton est encerclé, presque emprisonné par un périphérique, une gare et un stade de football, le tout coupé en deux par un centre commercial et qui plus est, ce centre est incliné. Ce sont ses handicaps, mais le centre commercial pourrait être démoli et le remplacer par quelque chose de beau et d’utile et surtout d’attirant serait fantastique car oui il faut attirer du monde dans le centre, pas seulement des consommateurs mais également des habitants. La question de démolir des centres commerciaux devenait d’ailleurs d’actualité. Une ville dans le nord-est s’était bien débarassé du sien. Wolverhampton ne devrait-il pas suivre cet exemple? Il commença alors à rêver d’un autre Wolverhampton, qui commencerait par la démolition du centre commercial qui dans l’optimisme un peu fou des années années 60 a transformé l’espace jusqu’alors public en espace privé, coupant par la même occasion la ville de deux. Se débarrasser du centre commercial, c’est non seulement pour les habitants se réapproprier leur espace, c’est encore permettre une possible réconciliation entre le noyau de la ville et sa partie sud et ouest. Les beaux bâtiments vides se transformeraient en logements ou les moins beaux seraient détruits et transformés en jardin public. Il rêva d’un Wolverhampton où habiter dans le centre serait devenu cool et sympa et le bon sens même puisque tout s’y trouve, les logements d’abord mais aussi des commerces et des bureaux, sans oublier bien sûr les transports en commun. Il se trouverait alors cette “ready-made customer base” dont parle le même résident qui comparait le centre de la ville à une morgue. Et même si les voitures à l’avenir se mettront à moins polluer, elles continueront à prendre trop de place dans un petit pays comme l’Angleterre et plus encore dans une conurbation comme les West Midlands. Habiter dans le centre ville où la nécessité d’une voiture est moins impérieuse qu’en banlieue doit être un projet d’avenir. Créons des communautés où nous ne devrions à peine se déplacer plaide l’écrivain Monbiot. En fait, le cycliste se rendait compte qu'il était en faveur d'une ville en 15 minutes, une idée défendue par un urbaniste pour qui la ville “[...] ne doit plus être découpée en zones à usage unique (le travail d’un côté, l’habitation de l’autre, la santé plus loin, etc.), mais pensée de façon que tout soit accessible dans un périmètre réduit, de quinze minutes à pied, à vélo ou en transports en commun.” C’est en effet bien d’une réconciliation plus globale dont Wolverhampton a besoin. Bien sûr tout piéton doit pouvoir se promener sans encombre et de manière agréable d’un bout à l’autre du centre mais cette réconciliation doit s’inscrire dans une stratégie cohérente d’une politique nationale de réaménagement des villes, des transports et du logement. Le commerce sur internet avait mis à mal le commerce de la High Street, de plus en plus de gens travaillaient à la maison. Le souci de la High Street n’était pas propre à Wolverhampton. Il fallait encore bien sûr que les premiers concernés, les habitants de la ville soient écoutés. Il y avait tant d’émissions de télévision où il était question d’acheter, de concevoir, de construire, de reconstruire ou de réaménager une maison privée. Pourquoi alors ne pas concevoir une même émission en remplaçant un projet individuel ou familial par un projet public comme le centre entier d’une ville. Est-il possible de transformer le centre de Wolverhampton en une ville de 15 minutes serait la question d’une émission d’un soir. C’était une émission que le cycliste regarderait avec intérêt, trouvant en effet intéressante cette idée d’avoir en ville où toutes les facilités seraient à portée de main. Il regretta cependant que le pouvoir en place à Londres la rejeta clairement, allant même jusqu’à la percevoir comme liberticide. Le Brexit Un matin du mois de juin de l’année 2016, c’était encore une autre interrogation qui traversait son esprit. C’était en effet un peu sous le choc qu’il se rendait au travail ce jour-là. En pleine nuit, il avait allumé la télévision pour s’enquérir d’un résultat électoral. Puis, voyant ce dernier affiché aussi clairement que définitivement sur son écran, il avait juré dans toutes les langues avant de se recoucher et de se rendormir. D’un coup, il se sentait un peu moins en sécurité car s’il ne portait pas de casque de vélo, il portait bien un casque, mais invisible doté d’une grande étiquette tout aussi invisible mais essentielle à sa présence dans ce pays « Citoyen de l’Union Européenne». Que s’est-il donc passé? La veille, les citoyens britanniques avaient décidé de se retirer de cette Union laissant son droit de résider sur cette île jusqu’alors si évident que l’air qu’il respirait à la merci de discussions et négociations sans fin. Pendant la campagne, d’emblée, le pays s'était divisé en deux camps. Il y avait ceux qui répétaient à l'envie qu’une corde appelée UE était essentielle à la prospérité du pays et ceux qui répétaient tout autant qu'au contraire cette corde étranglait le pays et qu'il fallait s'en libérer pour reprendre contrôle de sa propre destinée. Il fallait larguer les amarres et prendre le large. Il avait beau se dire que ce devait être le “Boris hair effect”, c’était un peu triste et sous le choc qu’il se dirigeait vers son lieu de travail ce jour-là. Plusieurs choses l’avaient frappé pendant la campagne référendaire comme le fait qu'être membre de l’Union Européenne n’avait pas la même évidence que dans son pays natal. Il savait cela, certes. Etudiant dans son pays d’origine, la Belgique, un de ses compagnons d’études regrettait que le Traité de Maastricht en 1992 n’avait pas fait l’objet de débat et qu’il avait été ratifié par la Chambre comme « une lettre à la poste » reprenant même l’expression qui avait été utilisée à la télévision. Rien de tout cela au Royaume-Uni où l’Union Européenne même si ce pays en fait partie est toujours présentée comme quelque chose d’extérieur voir même de négatif ou même de malfaisant au point même qu’un référendum posant la question de la sortie du Royaume de l’Union venait même d’avoir lieu. L'homme savait trop bien combien un référendum, outil démocratique séduisant en apparence car permettant un vote direct n'est pas sans risque, comme celui de caricaturer le débat politique, de se transformer en vote protestataire, d'attaquer un principe démocratique plus important que le principe de la majorité, les droits de l'homme, tout simplement. Dans une émission relatant cet événement, un ancien ministre avait bien résumé le souci de l’outil référendaire en ces termes. “Les référendums tendent à encourager et renforcer les extrêmes des débats alors que la démocratie parlementaire rassemble parce qu’au bout du compte c’est à un équilibre entre les deux côtés que vous arrivez à une conclusion.” Abondant dans le même sens, un haut fonctionnaire dit encore: “C’est ce que font les référendums. Ils aiguisent un point de division très profond dans le psyche politique du pays et il est très difficile de s’en remettre.” Le cycliste le savait d’autant plus que dans son pays natal, 66 ans auparavant un référendum avait eu lieu également. Il provoqua de telles tensions que la guerre civile parut à deux doigts d’éclater. Depuis lors, plus jamais un référendum ne fut organisé dans le pays. Il était aussi étonnant qu'une décision d'une telle importante puisse ne requérir qu'une majorité simple alors que dans bien des pays une décision impliquant un changement constitutionnel requiert un majorité plus importante. Dans son pays d’origine par exemple, un changement de constitution ne requiert pas seulement une majorité des deux-tiers des députés mais aussi une majorité dans chaque groupe linguistique de manière à ne heurter aucune composante du pays. Il était encore assez surprenant qu'une des parties a dans ce référendum pu user en toute légalité des mensonges qui dans un contexte commercial et non politique aurait même été inimaginable. Le Royaume-Uni avait donc décidé de larguer les amarres, de se débarrasser de la corde sans pour autant décider à quel autre port la corde s'accrocherait dorénavant. Le résultat n’était qu’une injonction, il restait encore au monde politique à la traduire en réalité concrète. C’était un autre élément surprenant du référendum. Enfin, il avait été aussi déçu par les arguments des partisans du maintien dans l’Union Européenne, qui semblait y voir plus un outil pour servir les intérêts nationaux qu’un projet autour d'idées de paix, de coopération et de justice. C’était sans doute l’erreur littéralement essentielle des partisans du “Remain” comme un physicien italien, Carlo Rovelli, l’avait souligné dans le plus bel article que le cycliste avait lu sur le sujet. Une décision porteuse de changements essentiels liée à une majorité simple uniquement, des mensonges, une décision prise de quitter un port mais sans évoquer le nouveau port à atteindre, il y avait encore bien d’autres traits à retenir l’attention du cycliste et quiconque qui observait un tant soit peu les événements. Il lui était difficile de comprendre pourquoi donc un tel vote avait eu lieu alors que pour lui rester était si évident. Il y avait eu des guerres et des guerres pendant des siècles et des siècles, deux guerres mondiales et des guerres coloniales au siècle dernier, il lui semblait si évident qu'il était à présent temps de s'assoir avec ses voisins autour d'une table et de discuter, de discuter et de discuter encore, de se disputer quelque fois ou même souvent, de décider parfois, de s'ennuyer encore bien souvent mais que tout cela au bout du compte, valait mieux que de faire la guerre ou de jouer solo. Le cycliste aimait l’idée européenne car elle invitait à adopter une identité plus large. L’Europe, c’était en effet l'agrandissement de son monde, avec sa carte d'identité en poche, pas plus grande qu'une carte de banque, ce petit continent lui avait permis d’élargir ses horizons. Il se renseigna alors et il semblait bien d’après ses recherches, malgré des nuances qu'au plus le monde du votant était étroit de par la taille de son portefeuille, de par ses années d’études, de par ses voyages ou par le nombre d’années qu’il lui restait à vivre plus se ressentait la nécessité de se raccrocher à quelque chose de plus ancien, de plus connu, de plus rassurant. Qu’avait donc apporté l’Europe à ces gens-là? C’était une bonne question. L’homme aurait préféré qu’ils regardent ailleurs. Pourquoi donc le oui l’avait emporté et tout particulièrement dans la région où il travaillait, le Pays Noir. Qu’avaient-ils donc à se sentir si différents alors que dans son pays d’adoption et son pays d’origine, la pluie, le football et la bière sont des compagnons aussi quotidiens qu’il a bien du mal à sentir une si grande différence. Le cycliste était un homme de la mer du Nord, il est vrai. C'était une évidence, aussi évidente que la pluie qui tombe sur l'estacade d'Ostende ou sur les falaises de Douvres. Qui plus est, dans son pays natal, il y avait aussi un Pays Noir, un pays où la fumée sortant des charbonnages lui a donné son nom au dix-neuvième siecle. Le taux de chômage y est également plus élevé que la moyenne nationale, il y avait même pas loin de là une ville aux noms de loups et tout cela dans une région qui s'appelle la Wallonie tenant son nom de la même origine sans doute que le Pays de Galle. Il se sentait alors d’autant plus triste que les électeurs de cette région plutôt que de s’allier à ces gens du pays noir voisin avec qui ils avaient tant d’histoires et de soucis communs à partager avaient préféré écouter l’élite de Londres et un de ses leaders, un homme à la tignasse blonde. Bien connu dans la ville natale du cycliste car y ayant travaillé en tant que journaliste, ce dernier y avait raconté mensonge sur mensonge. Ces électeurs n’avaient rien à perdre car il n’avaient presque rien lit-il dans un article de journal. Peut-être… Formellement, le pays avait recouvré sa souveraineté, en réalité, il se retrouvait à présent seul face à des géants économiques. La campagne et son résultat ont pu rassurer certains en les confortant dans leur identité mais pourront-ils encore les conforter longtemps. Lorsque leur gouvernement devra négocier dorénavant seul face à des géants comme la Chine ou le Brésil, seront-ils vraiment en position de force et se sentiront-ils vraiment en train de reprendre leur contrôle. Ne seront-ils pas plutôt en position de demander à leur population de travailler plus longtemps, plus durement et peut-être même pour moins cher. L’homme n’était pas sûr que ceux qui ont voté pour quitter l’Union auront vraiment de quoi reprendre contrôle de leur vie. Ceux qui souhaitent prendre le large vont-ils vraiment élargir leurs horizons? Certains sans doute, beaucoup d'autres ne verront-ils pas plutôt les leurs rétrécir. Il y a ceux qui insistent sur la question identitaire et d’autres qui préfèrent s’atteler à la question sociale. En organisant un tel référendum et en le gagnant, les premiers ont gagné deux fois mais n’était-ce pas une façon de cacher l’autre question, la question sociale, pour la rendre bien plus impitoyable encore. L’immigration n’était pas la seule question sous-jacente du référendum. Quel genre de capitalisme souhaitait le pays, un capitalisme sauvage ou les régulations sont minimes ou un capitalisme qui tente, tant bien soit peu, de garder un visage humain était bien la question en filigrane mais essentielle du choix binaire proposé. Le cycliste regretta donc que cette idée de la construction européenne menacée par le pouvoir en place à Londres ne soit finalement tuée par un référendum. Mais la politique était une chose, sa vie en était une autre. Il avait bel et bien choisi de vivre en Grande-Bretagne. Il aimait ce pays et cela n’avait rien à voir avec la politique. C’était aux Britanniques qu’il revenait de résoudre le souci et non à lui de savoir quel genre de lien ils souhaitaient conserver avec le continent. Il s’était par ailleurs rendu compte qu’il était aussi Brexiter, car, lui aussi, souhaitait reprendre le contrôle de son argent laissé à Bruxelles et le dépenser en Grande-Bretagne. Ainsi, il vendit l’appartement dont il était propriétaire à Bruxelles à un couple d’Eurocrates Germano-Hispanique et en acheta un autre quelques mois plus tard dans la banlieue verte de Wolverhampton. C'était un vrai changement de décor qui se prêtait si bien à prendre du recul à ces grandes questions. Le gazouillis des oiseaux avait remplacé la quête des mendiants et la campagne toute proche invitait à la promenade. Pour se protéger cependant, il avait installé sur son vélo une sonnette à l’effigie du garçon le plus célèbre de sa ville natale. De la sorte, il savait que s’il devait rencontrer un Brexiter exprimant ses opinions de manière un tant soit peu dangereuse il lui suffisait d’actionner sa sonnette pour qu’un liquide jaunâtre et odorant ne se déferle sur cet individu et le fasse taire et fuire dès le premier jet sorti de l’orifice du jeune garçon. Son trajet quotidien se fit plus long. A la petite demi-heure sur son vélo s’ajoutèrent cinq bonnes minutes en train et quelques minutes encore pour rejoindre la gare. Il acheta un vélo pliable de quoi l’embarquer facilement dans le train avant de reprendre le même trajet qu’il avait fait durant six ans auparavant. Le virus Puis un jour de mars de l'année 2020, il fut demandé au cycliste de ne plus se rendre au bureau. Ce n’était pas l’annonce la plus redoutée que tout employé a toujours au fond de son esprit qu’il lui avait été faite. Non, un virus qui n’avait été identifié que quelques mois auparavant l’avait forcé tout comme ses collègues du jour au lendemain à travailler depuis chez lui. Avant cela, il avait entendu que son employeur jugeait trop cher de lui fournir un ordinateur portable qui lui aurait permis de travailler à la maison. Le virus venu cependant, le temps d’une après-midi, un ordinateur tout prêt lui fut transmis en main propre et dès le lendemain il travailla chez lui sans même devoir appeler son service informatique une seule fois. Soudain, ce qui n’était pas possible la veille était devenu possible le lendemain. Au même moment, le pouvoir en place à Londres fit quelques efforts lui aussi et parvint même à diminuer le nombre de sans-abris. Soudain, ce qui n’était pas possible la veille était devenu possible le lendemain. Sans navette quotidienne au bureau, ses journées de labeur se firent plus courtes. C’était le printemps et pendant plusieurs semaines un soleil doux était de la partie. Il en profita pour se promener à pied ou à vélo plus encore dans la campagne voisine où régnait un calme et un air si frais inconnu jusqu’ici. A nouveau, il repensa à cette idée de coopération que représentait pour lui l’Europe. Le virus en effet ne connaissait pas les frontières et lui semblait fournir un exemple de plus de la nécessité de coopération internationale. Matérialisée après la seconde guerre mondiale, le projet européen n’était qu’un parmi d’autres promouvant la coopération internationale. Les Nations Unies furent créées en 1945, la déclaration Universelle des droits de l’homme signée en 1948 continue encore aujourd’hui de “[...] de former la base de de toute loi internationale en faveur des droits de l’homme”. Les Conventions de Genève “qui contiennent les règles les plus importantes limitant la barbarie de la guerre” furent établies en 1949, la convention pour les réfugiés en 1951 et en 1953 la convention européenne des droits de l’homme entra en vigueur. Au niveau national, des pays prirent des mesures de protection sociale en instaurant ou renforçant un système de sécurité sociale. Le Royaume-Uni par exemple créa un système de santé national gratuit pour tous et la Belgique mis en place un système de sécurité sociale, deux avancées sociales que bien des partis politiques ne veulent pas remettre en question. Après la seconde guerre des valeurs et des idées ont donné lieu à de grandes choses et de si beaux textes. Le cycliste aimerait tant que cet esprit qui avait présidé à ces derniers soit revitalisé. Que veut donc dire Rovillio que le cycliste citait plus haut lorsqu’il appelle à plus de philosophie, tout simplement, ne nous invite-t-il pas à prendre un peu de distance dans le temps et l’espace. En prenant de la hauteur, notre petit monde quotidien de pâquerettes et de mauvais herbes, essentiel certes mais incomplet n'est plus visible, mais nous commençons à voir le vrai monde, celui qui nous appartient tous, une seule terre, un seul soleil, une seule lune et une infinité d'étoiles, et encore une identité humaine doté de millions d'embranchements mais d'une seule racine. Nous percevons plus de choses et peut-être même un autre projet, mieux connaître le monde, comment le rendre accessible à tous. Nous nous rappelons plus encore que des phénomènes comme l'immigration ou l’environnement par exemple, ont des causes, des conséquences et des solutions qui dépassent de loin le cadre national et qu'il est donc bien illusoire de s’y atteler seul dans son coin. Alors nous pouvons nous unir en commençant par nos voisins parce que nous avons tant en commun avec eux et qu'en partageant nos différentes perspectives nous ne pouvons que mutuellement nous enrichir. Entre notre monde intime ou privé et le monde extérieur, il y un lien. Le monde extérieur n’est pas forcément aussi éloigné, il peut être tout proche. Pour ne pas s’en éloigner, le cycliste roulait sans oreillettes car il souhaitait rester réceptif à son entourage et ne pas être comme des passagers de train rivés sur leur smartphone, leurs bagages posés sur le siège voisin impassibles et aveugles à un nouveau passager cherchant à s'asseoir. Le monde n’est bien sûr pas animé uniquement par une volonté de rapprochement, de coopération et de paix. Ces dernières années avaient même vu un déclin de la liberté dans le monde. Entre le monde de 1945 et celui de 2023 il y avait eu bien des changements démographiques et ce n'était pas sans susciter des craintes, certes. Après la sortie de l’Union Européenne, des voix s'élevèrent même pour la sortie du pays de la convention européenne des droits de l’homme. Dans le même ordre d’idée le pays alla même jusqu’à se décharger de sa responsabilité en matière d’accueil de certains réfugiés en sous-traitant le souci à un tout petit pays d’Afrique, plus petit même que la Belgique et classé 124ème pour le respect des droits de l’homme par un centre d’études. Comme si cela ne suffisait pas, ce pays, le Rwanda, soutient une milice dans le Congo voisin tentant par la même occasion d’y établir une zone tampon pour qu'il puisse y extraire les ressources immenses dont la région regorge mais dont lui, est dépourvu. Il est vrai qu’auparavant, avant le Brexit, le Royaume-Uni pouvait renvoyer ces réfugiés en Europe. Cette loi lui semblait si scandaleuse qu'il se rappela un vieil ami qui devait avoir un avis sur la question. Il lui demanda alors son avis sur un réseau social. Il ne vit pas de réponse mais peut-être n'avait-il pas aperçu son message. Quelques temps plus tard cependant, son vieil ami l’informa personnellement via email de sa candidature au poste de gouverneur de la province du Sud-Kivu, une des 26 provinces du Congo Kinshasa et voisine du Rwanda. Le future cycliste l’avait rencontré une trentaine d’années auparavant. Opposant à la dictature du Maréchal Mobutu Se Seko, il avait obtenu l’asile politique en Belgique et poursuivait ses études à l'Université de Bruxelles où le futur cycliste étudiait également. En rédigeant ensemble un travail sur le syndicalisme européen, le réfugié et le cycliste se lièrent d’amitié et le premier loua même une chambre chez le second pendant deux ans. Leurs carrières respectives et la géographie les avaient éloignés mais un lien était resté. Son ami candidat gouverneur lui dit alors qu’il comptait contribuer inverser la tendance de cette “province très riche, mais où 97 % des citoyens vivent dans une misère sans nom.” Lorsqu’un peu plus tard, l’homme au vélo apprit que son ancien co-locataire avait gagné, il le félicita tout en lui demandant de rester fidèle à ses valeurs démocratiques pour lesquelles il se battait depuis des décennies et de faire du bon travail, pour ses concitoyens d’abord, bien sûr, mais aussi pour ces valeurs qui sont universelles car entre la démocratie à l’échelle locale et le reste du monde il y un a lien inextricable. Le cycliste ne rêvait en effet pas seulement d’une réconciliation entre les quatre points cardinaux de Wolverhampton mais aussi entre le nord et le sud de la planète. Revitaliser l’esprit de paix, de coopération et des droits de l’homme qui a prévalu après la seconde guerre mondiale et qui s’est matérialisé dans diverses conventions dans un monde qui est passé de deux milliards et demi d’habitants en 1950 à huit milliards aujourd’hui, tel est à la fois un casse-tête et un objectif noble. Cet esprit de coopération internationale rendu plus nécessaire encore par le virus et l’urgence climatique semblait au cycliste une priorité absolue. Encore une fois, il regretta que le pouvoir en place à Londres n’y prêtait pas la même attention, que du contraire. JUIN 2024 Près de douze années s’étaient écoulées depuis le premier trajet du cycliste le long du canal. L’homme au vélo n'était pas las de son parcours à vélo mais il l'était de son travail. La lassitude l’avait gagné d'autant plus que des changements qui y avaient eu lieu l’avaient fortement affecté. Pendant ces dernières années, il avait en effet perdu une partie de ses responsabilités suite à la délocalisation d’un service en Tchéquie. Il espérait bien par la suite travailler dans une autre équipe, y montra un intérêt quatre fois, y postula trois fois, y fit même du shadowing quelque temps avant que cette équipe ne soit délocalisée, elle aussi en Tchéquie. En parallèle, il dut accepter une mise à jour d’un logiciel transformant en partie son travail en travail à la chaîne accompagné de l'introduction d’un logiciel de contrôle. Son management utilisait de la sorte les mêmes techniques de travail à la chaîne et de contrôle présents dans les usines, en limitant l’autonomie qu’il avait tant apprécié jusque-là et en tuant une bonne partie de sa motivation par la même occasion. Il est pourtant connu que l’autonomie et l'empowerment sont une des choses les plus appréciées des employés. Un employé qui aime son travail est un employé en mode actif car il a une responsabilité clairement établie et une autonomie qui lui permet lui-même de définir lui-même ses tâches, un employé qui n’aime pas son travail est un employé en mode passif car il n'a aucune prise sur les tâches qui lui sont attribuées avait-il encore lu dans un article. Il ne lui semblait pas que ses responsables aient pensé à cela lorsqu'ils prirent leurs décisions. Leurs priorités étaient clairement ailleurs. Ainsi, c'était tout le contraire qu’un regain de contrôle auquel il avait dû faire face sur son lieu de travail aussi bien dans ses tâches quotidiennes que dans ses espoirs d’évolution interne. Le pouvoir en place à Londres lui rétorquera peut-être que c’est grâce à lui et à son financement qu'il a pu suivre un apprentissage un jour par semaine après de multiples demandes formulées auprès de son employeur et restées sans réponses pendant plus de deux ans. L’homme au vélo ne niera pas cela. En même temps, le cycliste cherchait un travail en dehors de l’entreprise. Cela lui prit plusieurs années mais finalement après des dizaines de conversations téléphoniques avec des agences de recrutement, un premier entretien d’embauche, un second, un troisième, un cinquième, un septième, un dixième, un douzième, un quinzième et … un dix-septième il reçut une offre, l’accepta, la signa et donna sa démission. Il avait bien déjà reçu une offre à deux reprises lors de ses seize entretiens précédents mais les déclina. Cette fois-ci même s'il ne sentait pas particulièrement enthousiaste, il se dit qu’il ne pouvait plus dire non. Le cycliste exprima beaucoup de regrets tout au long de ce parcours, tant ses idées étaient à contre-courant des décisions prises par le pouvoir en place à Londres. Tout simplement, son idée de la démocratie était différente car basée sur les trois générations des droits de l’homme, distinction historique entre la première génération des “droits individuels et universels fondamentaux tels que la liberté, l’égalité ou encore le droit de propriété” issus des révolutions du XVIIème et XVIII siècle, de la seconde génération des droits “économique, sociaux et culturels associés aux révoltes contre les prédations du capitalisme sauvage depuis la moitié du XIXème siècle incluant le droit au travail et à l’éducation” et finalement de la “troisième génération des droits de solidarité associés aux aspirations économique et politiques des nouveaux pays décolonisés en développement après la seconde guerre mondiale incluant le droits collectifs à l’autodétermination politique et au développement économique.” Le pouvoir en place à Londres attachait, lui surtout de l’importance à la première génération, remettant même certaines avancées issus des secondes et troisièmes générations. Notre environnement ne nous pousse pas naturellement à épouser ces idées, il est vrai. Les émissions de télévision, par exemple, invitent souvent plus à la compétition qu’à la coopération, au matérialisme et aux choses pratiques qu’à l’idéalisme et au monde des idées. Ces dernières pour autant ne sont pas à opposer aux choses pratiques tant elles peuvent avoir des conséquences énormes, bien réelles, comme sauvegarder une vie décente aux moins fortunés ou encore maintenir un continent en paix ou à tout le moins le mener dans cette direction. Une chaîne de télévision, BBC4, a bien vocation plus que les autres à nous éveiller aux idées. Victimes de coupures budgétaires, elle aussi, tout commes les sans-abris, elle ne produit plus de programmes propres, ne diffusant plus que des programmes d’archives. Le cycliste continuait d’avancer avec son vélo aux deux roues aux diamètres égaux, tout comme la liberté et la justice, deux valeurs d’importance égales auxquelles il tenait tant. Le pouvoir en place à Londres se réclamera de ces valeurs également mais en avançant avec un vélo du XIXème siècle avec la liberté et la justice à l’avant en grand format et le guidon dans les mains pour ceux qui ont beaucoup de pouvoir et d’argent et en petit format, à l'arrière, pour ceux qui en ont moins. Mais ce pouvoir en place était à bout de souffle, c’était évident, un autre allait bien finir par le supplanter. Il le sentait déjà depuis bien longtemps. Il n’y avait pas que lui qui avait besoin d’un grand bol d’air frais, le pays tout entier en avait tout autant besoin. Le cycliste avançait. Le pouvoir en place à Londres reculait. Il n'était pas seul à penser dans ce sens. D’ailleurs pour se consoler il acheta et lut un livre écrit par un académique plein d'idées concrètes pour apporter plus de justice dans le pays, “Free and Equal: What Would a Fair Society Look Like?” Il remarqua ensuite que des auteurs comme Amartya Sen et Owen Jones, présent également dans sa bibliothéque pourtant peu fournie, rendait hommage à son ouvrage. Il y avait beaucoup d’émissions de télévision qu’il n’aimait pas, un ancien premier ministre de la même affiliation que le pouvoir en place à Londres, avait dit que la société n'existait pas mais le mot communauté, si typique de ce pays, était encore bien vivant. Ce pays avait faim d’autre chose et était de plus en plus prêt pour embrasser cette autre chose. C’était évident. Le temps était donc venu de faire ses adieux à sa navette quotidienne. Une dizaine de jours après que le cycliste accepta l’offre, des élections générales eurent lieu dans tout le pays. Le pouvoir en place à Londres changea. Le changement dont ce pays avait tant besoin allait-il finalement se produire. Il avait certes déjà commencé. Le chemin le long du canal s’était amélioré, des logements y avaient été construits et d’autres allaient se construire dans le centre. Aussi, il avait revu l’homme du centre de Wolverhampton pour qui chaque pas était une victoire contre l’adversité, dans une chaise roulante et les deux jambes amputées. Il faut être radical parfois. L’ancien bureau de poste de la Lichfield street allait être reconverti en restaurant . Le bâtiment Beattie allait quant à lui être partiellement reconverti en logement. et en face de lui une piste de bowling allait voir le jour. Toujours dans le centre, un projet existait pour transformer un “ancien supermarché et ses alentours en un quartier combinant “logements, espace de travail, café-bars, endroits pour manger et un centre de communauté avec l’église comme pièce centrale.” Le nouveau pouvoir en poste à Londres commença par annuler le projet rwandais comme un pas vers la réaffirmation de l’attachement du pays aux valeurs universelles pensa le cycliste. Le lien avec Wolverhampton peut paraître lointain mais entre la démocratie locale et le reste du monde, il y a un lien inextricable repensa-t-il. Bien sûr, il n'était pas naïf. Le changement et la déception sont deux mots sans doute presque aussi vieux que la politique elle-même mais dans quelle monde vivrait-on si cette dernière n’existait pas? Il n’oserait l’imaginer. Le canal qu’il empruntait descendait jusqu'à Birmingham pour ensuite continuer jusqu'à Londres. Il sentit que plus que jamais ses idées, ses références et ses valeurs qui étaient aussi celles de millions d’autres, allaient finir d’une manière ou d’une autre par atteindre le centre de la capitale. Il en était sûr. Ce qui n’est pas possible aujourd'hui peut soudain le devenir le lendemain pensa-t-il encore.